Une chouette série de photos consacrée à la petite ceinture — cette voie de chemin de fer abandonnée qui entoure Paris : Pierre Folk : By the silent line.

Une chouette série de photos consacrée à la petite ceinture — cette voie de chemin de fer abandonnée qui entoure Paris : Pierre Folk : By the silent line.

L’idée du #RaysDay — le jour de Ray — proposé par Neil Jomunsi, c’est de faire du 22 août, anniversaire de la naissance de Ray Bradbury, grand amoureux des livres, un jour de célébration de la lecture.
Je ne sais pas si la lecture a besoin qu’on la célèbre — c’est pas ma grand-mère, et de toute façon je ne fête pas l’anniversaire de ma grand-mère — et, même si je devais le faire, je serais bien incapable de vous expliquer pourquoi c’est bon de lire et que vous devriez essayer — si je vous dis : parce que c’est (presque) aussi bon que le sexe, parce qu’on peut le pratiquer avec autant de partenaires qu’on veut, et dans toutes les positions, sans jamais s’en lasser et sans jamais se sentir infidèle; ça vous va comme explication ?
Bref, puisque j’ai rien à dire pour fêter la lecture — et c’est pas plus mal, vu qu’il est question de lire, pas de s’écouter causer — je vous propose de lire un texte qui, lui, m’a laissé sur le cul.
C’est une nouvelle de Ambrose Bierce qui date de 1890. Paraît que c’est un classique… que je ne connaissais pas il y a encore deux semaines.
Le souci, quand on parle de “classique”, c’est que ça fait peur : ça sent un peu trop fort le vieux bois des bancs d’école, les murs de classe couleur jaune pisse, et les minutes qui n’en finissent pas de ne pas passer sur la grosse horloge; ça rappelle un peu trop le goût de l’effaceur, infect, mais qu’on finissait toujours par se mettre dans la bouche pour le mâchouiller, avec lequel, juste avant de rendre notre copie on corrigeait nos mauvaises réponses, après avoir copié par dessus l’épaule du voisin.
Un classique, ça risque d’ouvrir grand la porte à la sale tronche des mauvais profs, ceux et celles pour qui la lecture à l’école devait se faire dans la douleur, comme d’autres gavent des oies — tu reprendras bien une tranche de Thérèse Desqueyroux, avec ton Grand Meaulnes. Allez, avale-ça ! Mais avale, bon Dieu !
Donc, ce texte est peut-être ancien, mais ce n’est absolument pas un classique. Ouf !
En fait, c’est tellement pas un classique que c’est carrément pas ce genre de texte que le genre de profs qui rêvent de dégoûter leurs élèves de la lecture choisissent de faire lire. C’est un texte qui raconte la pendaison d’un “terroriste” sudiste par les troupes du nord, durant la guerre de Sécession, sur le pont d’Owl Creek, et la façon dont il imagine échapper à son triste sort.
C’est une putain d’immersion dans un instant, qui nous emporte comme un tourbillon, et nous coupe le souffle comme dans un tourbillon — je laisse les critiques expliquer pourquoi c’est bongénial, et comment ça marche, de mon côté je file le relire.

PS : y a aussi des profs qui font aimer la lecture, des profs dont on se souvient avec joie. Des profs auxquels on pense chaque fois qu’on ouvre un livre, ou presque. Comme monsieur Denis Leclerc.
Quel lourd aviron qu’une plume et combien l’idée, quand il la faut creuser avec, est un dur courant !
(Flaubert, lettre à Madame X, nuit de jeudi 1h, 1851.)
Pour quand la typographie perdra son uniformité, aujourd’hui trop régulière, trop binaire, trop information pure. Il manque la marque de la vie, de l’agacement, de la folie, de l’ennui… Autant de signes perceptibles au premier coup d’œil à travers la forme des lettres, leur taille, leur inclinaison, les ondulations des phrases, des marges… autant d’indice pour trouver au-delà de toute sémantique, au-delà de la bêtise d’un moteur de recherche.
(…) l’écriture manuscrite, encore vivantes pour quelque temps, sans doute trop peu de temps pour que j’y revienne.
Par-devers moi, le papier reste puissant pour l’écriture, plus que pour la lecture d’ailleurs, c’est un paradoxe, une frustration
Une réflexion intéressante à lire chez Thierry Crouzet : La puissance du papier.
La question du support d’écriture et de sa souplesse — sa capacité à me laisser travailler comme je le veux — m’intéresse tout particulièrement. Tout comme ce que fait remarquer Thierry sur la capacité de l’écriture manuscrite à conserver des métadonnées inattendues : humeur, enthousiasme, état de forme, etc.
Comme Thierry, je n’ai toujours pas trouvé dans l’informatique de quoi remplacer l’écriture manuscrite dans ce qu’elle a de plus immédiat et de plus informel. Et c’est une frustration.
Si je continue à chercher mieux, en attendant c’est à la main que j’écris une partie de mes notes. Notes que je scanne ou photographie ensuite et qui vont cohabiter avec mes autres notes — celles que je prends directement sur le Mac, ou sur l’iPhone ou l’iPad (ou même sur un PDA, avant ça).

Les deux technologies ont donc appris à vivre ensemble, avec moi — et moi, à vivre en bigame assumé. Depuis un moment.

Notes de lectures de 1998, époque où je me faisais les dents sur Platon.
Si j’ai toujours le carnet original d’où est tirée cette page — d’un cahier ATOMA, pour les plus curieux — je suis bien plus tranquille de savoir mes notes stockées dans un PDF, sur le Mac et sauvegardées quelque part en ligne. Et c’est sur leur version scannée que je me base pour les relire, pour y chercher une info… L’écriture manuscrite compensant en partie son manque d’indexaton par une profusion de points de repères visuels, directement sur la feuille à côté ou dans le texte lui-même.
Relire, plutôt que faire un Cmd+F dans Spotlight ? Oui. Et relire, aussi, pour… recopier, si/quand j’en ai besoin.
Cela peut sembler une scandaleuse perte de temps mais, en ce qui me concerne du moins, c’est tout le contraire.
D’abord, je ne recopie pas mot à mot ces notes, j’en ai déjà parlé : je les feuillette et les transcrits ensuite de mémoire, en me basant sur les premiers mots lus — et je ne me réfère au texte qu’en cas de gros doute. On peut donc aussi voir la note manuscrite comme un premier jet, et sa version numérique comme quelque chose de déjà un peu plus raffiné.
Ensuite, c’est aussi une façon de faire un premier tri dans les notes : tout conserver revient souvent à ne rien conserver du tout — pouvoir jeter et oublier n’est pas un crime, quoi qu’en pense Google.
Enfin, et c’est le plus important pour moi : c’est une façon de réfléchir sur mes notes, qui ne sont plus une simple accumulation de faits ou d’idées à réagencer dans un fichier mais une occasion de rebondir, de prolonger ou de m’étonner moi-même et de partir dans une tout autre direction que celle de la note de départ. Relire me fait réfléchir à ce que j’ai écrit. Quelque chose que je ne retrouve évidemment pas lors d’un simple copier-coller où je peux manipuler des milliers de mots sans même en lire un seul — quelque chose qui est au moins aussi utile, bien entendu.
Bref, écrire à la main n’est pas forcément le plus efficace, ni même le plus rapide. Mais c’est peut-être dans ce manque d’optimisation ou d’efficacité que, dans certains cas, je trouve mon meilleur allié : un espace dégagé, où je peux hésiter et m’étonner… où je puisse aussi me retrouver, même des années plus tard.

Il ne faudrait pas grand-chose pour que l’informatique remplace l’écriture manuscrite — pour moi.
Comme le signale Thierry dans son billet : moins de régularité, quelque chose de moins impersonnel dans son apparence. C’est essentiel : quand je relis mes notes, je suis chez moi. Ce sont mes notes comme le démontrent ces indisputables pattes de mouche qui me tienne lieu d’écriture (et encore, à l’époque ça restait lisible). C’est comme une vieille paire de pantoufles, abîmées mais tellement confortables.
Il faudrait aussi, enfin, sortir de la “querelle” des formats de fichiers. Non pas en adoptant le confort mou, et si lourd, du WYSIWYG à la Word, ou au contraire en se vouant à l’austère ascétisme du TXT. Mais en trouvant un juste milieu, quelque chose à mi-chemin des deux… Quelque chose que l’on devine, vaguement au loin, derrière une app comme Ulysses III ou encore Day One — qui parviennent déjà à rendre le TXT plaisant à feuilleter sans pour autant le transformer en monstrueuse usine à gaz, façon Word ou LibreOffice, lourd à manipuler et à modifier. Day One stockant automatiquement quelques métadonnées intéressantes, avec chaque note : musique écoutée, lieu, météo et heure. Si on est loin de ce que révèle l’écriture manuscrite sur son auteur, c’est déjà un énorme pas en avant pour permettre de retrouver qui — où et dans quel état — on était, quand on se relira dans quelques années.
Non, je ne parle d’entretenir des relations SM tarifées chez une Maitresse Machine ou un Maitre Machin, mais bien de s’appliquer à soi-même des chocs électriques pour se motiver à mieux faire/à mieux être. Et cela grâce à un petit bracelet, judicieusement nommé Pavlok, qui se charge de nous envoyer des décharges dès que l’on fait ce que nous ne devrions pas, ou ne faisons pas ce que nous devrions faire.
It is a bracelet that gives you electric shocks if you don’t achieve the set goal.
Ce bracelet à la “jolie finition brillante” (dixit la vidéo ) sera vendu 250$ et nous permettra donc, enfin, de “cesser de glander et d’être fainéant” ou “de ne pas atteindre nos objectifs”, sinon prend ça dans ta gueule, connard. En gros.
The Pavlok bracelet will be launched via crowdfunding in September and it is planned to be sold for for 250$ in early 2015 to people who want to fulfill their dreams of eliminating procrastination and laziness. With this accessorize you’ll never oversleep again or hesitate to open an unhealthy bag of chips.
Shock Therapy for a Better Self.
Sérieux, pas sérieux ? Éternel vaporware ou gadget de l’année ? Pour tout vous dire, je m’en fiche un peu du bracelet. Ce qui m’intéresse, par contre, c’est l’idée qu’un appareil infligeant des douleurs, même légères, puisse répondre à un besoin, pardon, à un “rêve” que nous aurions tous en commun : cesser de glander ou d’échouer. Être efficace.
Ce serait donc un rêve si essentiel pour nous, que nous serions d’accord de payer pour subir la Colère, toute mécanique, d’un bracelet qu’on chargerait de nous gendarmer ou de nous gronder ?
Je revendique le droit de ne pas être efficace — de glander, de sortir des sentiers battus, de me perdre en chemin, d’essayer et de laisser tomber ou d’échouer, de rater le train, d’arriver en retard, ou en avance, de regarder les nuages plutôt que l’écran de mon ordinateur — du moins tant qu’on ne m’aura pas annoncé que je ne suis rien d’autre qu’une machine dont la viela fonction consiste à exécuter une tâche ou une autre le plus efficacement possible, pour amortir ce que je coûte à mon propriétaire et pour le satisfaire… jusqu’à ce que je sois remplacé par un modèle plus performant, et moins coûteux.
Je revendique le droit de ne pas être noté, d’expérimenter et d’être curieux sans autre objectif que l’envie d’essayer — du moins tant qu’on ne m’annoncera pas que ma vie se résume à celle d’un enfant enfermé dans une salle de classe. Misérable élève, condamné à vie à l’école, qui attend de recevoir les bonnes ou mauvaises notes de son institutrice ou de son instituteur.
Je revendique le droit de glander et de ne pas devoir me punir moi-même pour ça, ni laisser personne me punir — tant qu’on aura pas proclamé le rétablissement de l’esclavage, et que je n’ai qu’à fermer ma gueule si je ne veux pas me goûter du fouet, et dépêche-toi de bosser si tu veux bouffer ce soir, charogne.
Et si je veux simplement m’améliorer, mais que je n’y arrive pas tout seul, ce gadget ne serait-il pas utile quand même ? Comme un coach de poche, en quelque sorte, qui me crierait en permanence dessus comme le sergent instructeur dans le film Full Metal Jacket ?
Je ne sais pas, mais j’ai une question : depuis quand (se) donner des claques est-il le signe d’un mieux-être ?

Mais qui suis-je pour me moquer de cette potentielle invention pleine de bonnes intentions ? On vend bien des colliers pour faire taire, à coups de décharges électriques, les chiens trop bruyants et des médicaments pour faire se calmer, à coups de drogues, les enfants trop turbulents.
Pour finir en musique, je ne vois pas mieux que Vian :