La mort des libraires

On lit ici et là des appels à l’aide pour sauver les libraires — ou pour les laisser disparaître — devant le géant Amazon, qui tue le métier. La plupart des auteurs de ces appels jouent la carte de la nostalgie du beau métier, de la qualité du conseil, ou alors ils soulignent l’inadaptation des libraires aux nouveaux usages des lecteurs/consommateurs.

Je ne sais pas ce qui menace “les libraires” : le fait que beaucoup ne soient que des pousseurs de cartons, qu’ils ne puissent pas rivaliser avec la rapidité et les prix Amazon, etc. Je ne sais pas ce qui tue le métier — de métier, je n’en ai plus, de toute façon, et ça n’a inquiété personne pas même ma concierge qui, pourtant, m’aime beaucoup.

Mais je sais très bien ce qui fait que j’aime passer chez mon libraire de quartier — où je me suis arrêté, à l’instant, en revenant de ma boulangerie : il ne cherche pas à faire concurrence à Amazon. Ce n’est pas un hangar de quartier.

J’y vais rarement pour commander un livre précis (je suis devant mon ordinateur toute la journée ou presque, Amazon est à portée d’un clic), mais j’aime y passer de temps en temps histoire de tranquillement jeter un oeil dans les rayons… qui ne sont pas surchargés de livres et entre lesquels on peut bouger sans se piétiner les uns les autres et sans se sentir l’âme d’une sardine en boite — et pourtant la librairie n’est pas grande; j’aime y trainer pour feuilleter tel ou tel titre qui me sera tombé entre les mains; j’aime y rester, ce livre entre les mains, confortablement installé dans un des petits fauteuils d’osier, ou dans le petit canapé ou debout dans un coin, au calme; j’aime qu’on m’y foute la paix pour me laisser lire et décider si je vais acheter ce livre ou le remettre en rayon.

C’est ce qui passé à l’instant. Au moment de sortir sans rien avoir trouvé qui me retienne, mettre la main sur un texte de Stig Dagerman — un auteur dont j’ai aimé chaque mot à la folie, il y a 20 ans de ça — forcément le rouvrir et, pris au piège, s’installer dans un fauteuil pour lire et se prendre exactement la même claque qu’à l’époque.

Et repartir avec ce joli petit livre des éditions le chemin de fer, alors même que j’ai déjà ce texte depuis des années, dans la même traduction, dans l’édition Denoël.

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Ce qui fait que mon libraire m’intéresse, c’est ça.

C’est d’être ce lieu où l’on est accueilli par un bonjour, où l’on peut s’installer pour feuilleter ou traîner, sans être agressé par un vendeur qui n’attend que de vous voir déguerpir, après vous avoir soulagé de quelques euros. C’est aussi d’être ce lieu où l’on trouvera de bons conseils si on le désire et du plaisir à causer bouquins. C’est d’être une boutique qui n’a pas tout en stock, évidemment, mais qui n’a pas peur de me passer un coup de fil pour me signaler que ma commande est arrivée et que je peux passer quand je veux.

Au fond, il n’y manque qu’un second étage, avec ses canapés bricolés, son plateau de jeu d’échecs aux pièces hétéroclites et son piano brinquebalant (toujours sympa d’y passer avec l’ami Arnaud, qui sait drôlement bien en jouer), pour que je m’y sente aussi bien qu’à Shakespeare & Co, quand c’est en anglais que j’ai envie de flâner dans les livres.

Peut-être aussi qu’il leur manque de proposer du thé mais, là, je rêve 😉

Passer chez mon libraire ne m’a pas empêché de recevoir, ce matin, le dernier Franzen directement sur le Kindle, ni de commander d’autres livres sur Amazon. Même pas honte.