A quoi ça sert, un musée ?

Je me prépare à vister l’exposition “Teotihuacan, cité des dieux” au musée du Quai Branly, à Paris. Je compte y aller mercredi.

Méthodique comme seul un maniaque du détail peut l’être, j’ai lu le règlement du musée (PDF), histoire de savoir si je pourrais prendre des photos (je cherche des infos pour une petite histoire), ou pas.

Pas de photos: elles sont interdites dans l’ensemble du musée. On notera avec une pointe d’étonnement qu’une partie de la collection du musée était auparavant exposée au Louvre (dans la salle “Océanie”, si ma mémoire est bonne) où la photo était autorisée, mais bon. Le plus intéressant, c’est l’article 40, un peu plus bas:

Le dessin est autorisé. Mais pas n’importe comment. 

Pourtant, s’il y a bien un cliché que j’associe à celui de musée, c’est celui des étudiant(e)s penché(e)s sur leur grand carton à dessins ou sur leur carnet de croquis, devant les toiles de maîtres ou devant des sculptures qu’ils reproduisent avec plus ou moins de bonheur.

En lisant ce règlement, je me demandais si cette discrimination était justifiée (pourquoi pas la photo, pourquoi le dessin ?), et pourquoi le dessin était soumis à contrainte ? Etait-ce pour ne pas faire chier les autres visiteurs, ou pour vendre plus de catalogues ? J’en étais là, à ruminer ce genre de questions agacées qu’un gars qui aime la photo (et le dessin) peut se poser quand on lui ferme la porte au nez en lui agitant sous le nez un panneau “tous droits réservés-copyright !“ — comme une grenouille de bénitier ferait des signes de croix frénétiques et se blottirait toute tremblante derrière son livre de prières en voyant s’approcher d’elle une putain trop maquillée — jusqu’à ce que je me pose la seule vraie question intelligente : 

A quoi ça sert, un musée ?

Demandons donc son avis au Conseil International des Musées, qui semble bien placé pour apporter une réponse :

Un musée est une institution permanente, sans but lucratif, au service de la société et de son développement, ouverte au public et qui fait des recherches concernant les témoins matériels de l’homme et de son environnement, acquiert ceux-là, les conserve, les communique et notamment les expose à des fins d’études, d’éducation et de délectation.

(Wikipedia)

Sans but lucratif et voué à l’étude et à la délectation (je souligne). 

Pour ce qui est de se délecter, aucun problème: entrer dans un musée, c’est prendre un ticket direct pour le 7ème ciel, un RDV personnel avec ce que l’humanité compte de mieux comme représentants. Enfin, dans les musées qui ont quelque chose d’intéressant à exposer. 

Mais est-il encore possible d’étudier dans un musée ? Voyons cela. 

Pour étudier un poème, selon que l’on est critique ou poète, on analysera le texte pour en décortiquer la moindre virgule, analyser jusqu’à la texture du papier et la composition de l’encre qui ont certainement influencé l’état d’esprit du poète, ou alors l’on s’efforcera de l’apprendre par coeur pour s’imprégner de la musique des mots, du rythme des vers, pour en goûter les silences.

Dire d’une statue de bouddha que “c’est un gars vêtu d’un drap, qui est assis en tailleur avec une belle grosse bedaine et de grandes oreilles” ne suffit pas à dire ce que représente cette statue, encore moins la façon dont elle a été sculptée. En clair, parler de la statue ne me rend pas capable d’en faire une copie, cela ne m’apprend même pas à sculpter tout court. 

Dire d’un portrait de Picasso qu’il représente “une personne qui serait passée sous un bus, ou entre les mains d’un chirurgien sadique” ou qu’elle est “la représentation en deux dimensions de ce que l’on perçoit en 3 et qui n’existe que dans la 4ème” ne permet pas de comprendre comment Picasso a imaginé sa toile; et ça ne fait pas de moi un peintre, même pas un peintre du dimanche. 

En clair: pour devenir peintre, je dois peindre. Pour devenir sculpteur, je dois sculpter. Pour devenir écrivain, je dois écrire. Pour devenir critique, il faut critiquer.

Il faut apprendre et, pour apprendre, la meilleure méthode reste de s’inspirer de ce qui nous précède, des maîtres.

J’en étais là de mes réflexions, quand je suis tombé sur ce billet sur Framablog, à propos d’un musée qui pousse un cran plus loin l’interdit, en refusant même aux petits enfants, ou aux grands, de dessiner les oeuvres “car elles sont protégées par un copyright”. 

Fichtre… Il y a quelques années je plaisantai en écrivant que la logique du copyright nous pousserait inévitablement à acheter des CD que nous n’oserions même plus écouter, de peur de violer des droits quelconques… Ma fiction est-elle dépassée par notre réalité ?

Ce qui est certain, c’est qu’un musée qui se conçoit comme un lieu de transit (faire circuler des visiteurs) et de protection “des droits” (regarder, mais pas copier) ne me semble pas promouvoir l’étude de quoi que ce soit.

Les musées (v)ont-ils brader leur fonction de “lieu d’étude” au profit de celle de “vitrine”, vont-ils échanger leur costume de “savant” pour celui de “barnum culturel” ou pour celui de marchands de tapis ? Je ne sais pas. 

Mais je sais que si le problème c’est de rentabiliser un musée ou de protéger les oeuvres d’art, la solution ne se trouvera certainement pas dans l’interdiction des grands cartons à dessin, ou dans l’interdiction de la photo. La solution, on ne peut espérer la trouver qu’en se posant les bonnes questions, quitte à remettre en question l’utilité même d’un lieu d’étude qui découragerait l’étude…

Vous en pensez quoi ?

5 comments » Write a comment

  1. J’attends avec impatience le premier procès sur la question — tu sais que j’avais été aussi frappé par certaines interdictions de photographier, notamment dans certains monuments.
    Je ne suis pas sûr que l’argument du droit d’auteur puisse tenir pour la majorité des œuvres dans le cadre de photos à but non lucratif.
    Qui se lance ? 😉

  2. Oui, un peu comme “ça“, oui “ça” ou “ça” ou “ceci” , ou “elle” (qu’est-ce que vous ratez à cause du droit à l’image!).

    Mais ce n’est pas moi qui me lancerait dans ce genre de procès 😉

  3. Toujours la même logique:
    ‘we fuck the world’

    Maintenant n’avons-nous pas le monde que nous méritons ?
    Que je sache Nabotléon en France, Berlusconard en Italie et les autres du même style ont été élus apparemment démocratiquement.

    Je dévie un peu, je sais, mais ce sont tous ces gens qui cautionnent la logique du fric d’abord et tout ce que cela entraîne comme déviations ou abus.

  4. Je ne sais plus quel politicard disait :” La culture ça ne s’achète pas, ça ne se brade pas, ça se partage”. Disons qu’on est assez loin de ces propos lorsqu’un clown déguisé en flic (ou l’inverse) vient me taper sur l’épaule en disant que je ne peux pas photographier “ça”. Au nom de quoi je ne pourrais pas photographier un monument ou une oeuvre ? Les droits d’auteurs ? je croyais que ça tombait dans le domaine public 70 à 99 ans après la mort dudit auteur !

    A chaque fois que j’ai demandé de me citer l’article de la loi en question m’interdisant de photographier l’oeuvre, je me suis retrouvé devant le silence de mon interlocuteur. “Vous ne pouvez pas photographier, c’est tout”. Oui mais pourquoi?. “Ecoutez, vous ne pouvez pas, point, circulez…”.

    Il ne faut pas être naïf, tout cela est fait pour que le shop du musée ou vendeurs de cartes postales fassent du pognon et par conséquent payent de la TVA et des impôts.

    Petite pensée personnelle en ce 29 décembre 2039..(la révolution verte).
    C’est quoi la prochaine étape ? Payer l’air qu’on respire ? Oh que je suis idiot ! C’est déjà fait ! Ben oui, vous croyez encore que les appartements situés aux derniers étages sont taxés pour la vue sur le paysage ? Et non, c’est bien pour l’air moins pollué qu’on respire..

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