Des gros

Dans un billet, Karl mentionne des personnes croisées, non pas vraiment croisées mais présentes à tel endroit où il se trouvait lui-même et, apparement, un peu trop présentes ! Pour les décrire, il n’y a qu’une phrase, qui sonne très juste, qui se termine par : “des blancs, gros, gras et bruyants, beaucoup trop bruyants à mon goût”.

Bruyant, c’est quelque chose qui agresse notre oreille, trop de bruit blesse le tympan. Mais « gros » et « gras » ? Ca offense notre sens du beau ? Peut-être. Ca blesse les yeux ? Je ne pense pas. Pourtant dans ces deux mots là, plus que dans le bruit invoqué, nous reconnaissons immédiatement tout ce que cela implique de moche, de déplaisant.

Karl, j’espère que tu ne m’en voudras pas d’utiliser ton billet comme prétexte à celui-ci, car ce qui suit n’est plus tant à propos de ce que tu as écrit que ce que j’ai ressenti en le lisant.

* * *

Gros, gras. Deux mots qui évoquent la graisse pour qualifier la médiocrité, le manque de savoir vivre ou quoi d’autre de ces gens-là ? Je ne sais pas car ce n’est pas expliqué, on le devine seulement à travers ces mots-là, justement. Mais peu importe, au fond. Ce qui compte, c’est que pour décrire leur comportement déplaisant — et l’on image sans mal à quel point ces êtres pouvaient être pénibles à supporter — c’est leur image de gros qui est utilisée. Comme on pointerait le doigt en direction de celui qui oserait porter un pantalon moulant de cuir jaune à pois roses avec deux trous au niveau des fesses pour se rendre à un entretien d’embauche : « il n’a rien compris à rien, cet imbécile heureux » dirions-nous en hochant tristement la tête, ou en éclatant de rire.

Sans réfléchir, sans même vouloir blesser d’ailleur, on en rigole des gros. On s’effraie un peu à l’idée d’être soi, ce gros dont on rigole car ce serait drôlement moche d’être gros. Malheureusement, de moche à mal il n’y a qu’un pas qu’on peut faire sans le remarquer. Comme d’autres, associant la couleur noire à l’idée du mal passaient, tellement facilement (j’allais écrire “paresseusement”), à l’idée qu’être noir c’était moins bien qu’être blanc. Etre gros c’est moins bien que d’être mince, être gras c’est moins bien que d’être… sec ?

Il se fait que je suis gros. Gros donc gras, j’imagine. Ce n’est pas un choix et ce n’est pas quelque chose dont je peux me défaire aussi facilement que je me hâterai de jeter aux ordures un pantalon moulant de cuir jaune à pois roses avec deux trous au niveau des fesses, si j’en avais un.

C’est vrai que ce n’est pas quelque chose que j’aime, car c’est un handicap. Physiquement, je dois faire plus d’efforts que vous pour faire la même chose. Socialement, je dois faire plus d’effort pour plaire, ou simplement pour être considéré de la même manière que n’importe qui l’est au premier abord.

C’est vrai que c’est pénible à vivre. Oh pas seulement parce que je suis plus lourd que vous, mais parce que rien n’est fait pour qu’un gros se sente bien dans sa peau. Un exemple ? A Paris, la ville de la mode, vous savez combien il y a de boutiques de fringues pour les gros (hommes) ? Deux… qui appartiennent aux mêmes personnes et vendent exactement la même chose. Plus simple encore ? Pourquoi avons-nous besoin de boutiques « spécialisées » ? Je ne vous parle pas d’acheter un vibromasseur à piston coulissant qui ferait le café et fredonnerait la marseillaise tout en… vibrant, je parle d’acheter un pantalon ou une chemise.

C’est aussi pénible à vivre parce que la différence emmerde tout le monde, ici et à notre époque. Si un regard d’historien doit jamais être porté sur notre « ère », celle de la culture et de la société occidentale toute puissante, je ne doute pas de son étonnement devant notre souci quasi frénétique de conformisme à tous les niveaux. Je ne doute pas non plus qu’il ne sera pas la dupe de ces apparences tellement légères derrière lesquelles on se fait plaisir à croire que… pas nous…

Bref. C’est pénible et je n’aime pas ça d’être gros, mais ce n’est pourtant pas quelque chose dont je souhaite avoir honte. Pas plus que je ne me sens honteux d’être diabétique ou d’avoir un genou amoché et douloureux qui me fait souvent traîner la pate. Car c’est…moi !

* * *

Pour revenir à la lecture du billet de Karl : le fait que je sois gros comme eux fait-il automatiquement de moi quelqu’un de méprisable ou d’impoli comme ces personnes semblent l’avoir été ? Probablement pas (je laisse à d’autres le soin de m’apprécier), pourtant c’est ce « détail » là, bien plus que leur excès de bruit, qui nous uni dans une communion douteuse pour leur jeter notre mépris à la figure.

Du moins c’est ce qu’il m’a semblé.

moi

Tout ceci étant écrit sans colère, bien entendu. Car si j’ai été supris par les mots, j’ai été infiniment plus surpris d’en accepter, moi, aussi spontanément la charge critique… avant de la sentir peser sur mes épaules.

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