Mon bureau, ce matin

IMG_5853.jpgGare de Lyon, en attendant le train, je corrige la proposition de sommaire pour un nouveau manuel. Le café est infect (et hors de prix).

On a pas mal de réunions cette semaine et la prochaine, et probablement la suivante (on lance un nouveau mag!) : recherche de collaborateurs, préparation, etc. Donc je suis pas un bureau.

Pour un gars comme moi, qui aime son confort… qu’est-ce qu’il ne faut pas faire quand mĂȘme 😎

Elles viennent comment les idées, dis maman ?

Puis qu’on parle d’écrire : ça vient comment les “idĂ©es” ? Perso, c’est par vague : un matin le robinet s’ouvre et pendant plusieurs jours je m’éveille encore plus tĂŽt que d’habitude, pour noter les idĂ©es qui se bousculent. Dans ces pĂ©riodes lĂ , je pose un cahier au pied du lit car c’est (presque) toujours trĂšs tĂŽt le matin, bien avant de prendre mon premier cafĂ© (qui a bien meilleur goĂ»t, aprĂšs avoir Ă©crit). AprĂšs quelques jours, le flot s’interrompt. C’est bizarre, je veux dire j’ai rarement une idĂ©e en lisant un article dans le journal : “un chasseur abat le dernier cerf de la forĂȘt de Troufignou-les-oies, le maire en fait venir un couple de la ville voisine” — paf ! Que se passerait-il si une mutation gĂ©nĂ©tique provoquĂ©e par le rĂ©chauffement climatique rendait les cerfs Ă  la fois anthropophages et invulnĂ©rables Ă  la chevrotine, en pleine saison de chasse Ă  Troufignou-les-oies ? — , mais ce mĂȘme article va discrĂštement me chatouiller la cervelle jusqu’Ă  ce qu’un matin je me rĂ©veille
 en voyant un chasseur Ă  bout de souffle aprĂšs une fuite dĂ©sespĂ©rĂ©e, se faire dĂ©vorer vif par un cerf mutant et en colĂšre. Bien fait pour sa pomme, l’avait qu’à pas faire ch*er Bambi et sa famille !

La plupart de ces idĂ©es ne vont pas plus loin que le cahier de brouillons. Mais pas toutes. Y en a une en particulier que je n’ai jamais oubliĂ©e tant elle Ă©tait prĂ©cise et baroque. Il y a au moins 10 ou 15 ans de ça, dĂ©jĂ  ! Elle est devenue une histoire, celle d’un samouraĂŻ fantĂŽme (mais dont le sabre n’avait rien de fantomatique, lui), en costume d’époque (couleurs vives et belles Ă©toffes) et le visage peint, qui poursuivait mon gentil personnage, Ulysse (celui de l’OdyssĂ©e et de l’Iliade, mais en costard cravate) pour en faire du sushi. Il y avait une histoire de bonne femme entre eux deux, s’étendant sur plusieurs gĂ©nĂ©rations.

Si l’on excepte la mise en place, l’essentiel de l’histoire se dĂ©roulait dans des souterrains qui Ă©taient un mĂ©lange de terrier de lapin (enfin, j’imagine : j’y suis jamais allĂ© voir, Ă  part en lisant les aventures de Alice, mais le sien n’était pas un lapin tout Ă  fait comme les autres) et de piĂšces du chĂąteau de Versailles remplies de miroirs — laissez les manuels de psychanalyse de cĂŽtĂ©, merci. Ulysse, donc, Ă©tait tombĂ© dans un piĂšge tendu par une CircĂ©e des temps moderne, pour lui Ă©chapper il avait prĂ©fĂ©rĂ© se jeter dans un puits — je vais pas le rĂ©pĂ©ter Ă  chaque phrase : laissez les manuels de psychanalyse de cĂŽtĂ©, merci — oĂč il se retrouvait dans une tribu de nains, d’abord indiffĂ©rents Ă  sa prĂ©sence, qui passaient leur vie Ă  fabriquer des objets dans un joyeux vacarme (genre opĂ©ra de Wagner), et oĂč l’attendait aussi le mĂ©chant samouraĂŻ dont je vous ai parlĂ©, pas du tout indiffĂ©rent Ă  sa prĂ©sence, lui: entiĂšrement occupĂ© Ă  vouloir lui trancher la tĂȘte. C’était dĂ©jĂ  tordu, mais ce qui m’avait scotchĂ© en relisant mes notes, c’était la prĂ©cision dans les dĂ©tails, un vrai film.

Je vous passe les pĂ©ripĂ©ties. Mais ce brave Ulysse parvient Ă  dĂ©gommer le mĂ©chant sabreur en s’emparant d’un
 stylo plume, fabriquĂ© par les nains (devenus ses amis), qu’il utilise comme une Ă©pĂ©e, puis il remonte Ă  la surface — j’en vois qui feuillettent leur bouquin de psychanalyse, je vais me fĂącher ! — pour rĂ©gler son compte Ă  cette salope de CircĂ©, pour s’apercevoir qu’elle n’y est pour rien, ou si peu. J’ai perdu mes carnets de l’époque, mais cette idĂ©e qui est sortie quasiment toute rĂ©digĂ©e d’un rĂȘve agitĂ© (et d’une pĂ©riode assez mouvementĂ©e dans ma petite vie), je ne l’ai jamais oubliĂ©e
 MĂȘme si l’histoire que j’en ai tirĂ©e ne cassait pas trois pattes Ă  un canard.

Entre nous, j’aimerais bien avoir des idĂ©es sĂ©rieuses : des idĂ©es dont je n’aurai pas l’impression qu’elles dĂ©montrent toutes de façon dramatiquement risible que je ne serais jamais que le bouffon au fond de la classe, mais j’y peux rien: je n’ai jamais d’idĂ©es sĂ©rieuses et Ă  l’école dĂ©jĂ  j’étais le bouffon au fond de la classe.

me in 1999
Moi en 1999, photo prise par Caroline — hello ma belle 🙂 Comment va ? Au cas oĂč tu passes dans le coin.

Vous avez fait quoi ce WE ?

Dimanche, j’ai recopiĂ© des notes, une idĂ©e d’histoire (une petite fille qui serait une sorte de tueur en sĂ©rie) qui m’est venue il y a un peu plus d’une semaine, en me rĂ©veillant et hĂątivement notĂ©e dans un cahier de brouillons. Il m’a fallut tout ce temps pour me dĂ©cider Ă  mettre ces notes au propre — 18 pages tout de mĂȘme, de mon Ă©criture si lisible — et voir s’il y a vraiment quelque chose Ă  en tirer.

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A votre avis, quelles sont les chances qu’une histoire soit intĂ©ressante si l’auteur lui-mĂȘme s’endort en relisant ses notes ? Dur dur…

C’est encore plus dur d’écrire quand l’auteur lui-mĂȘme — dans un Ă©lan de schizophrĂ©nie masochiste, tel un lecteur un peu trop curieux — penchĂ© par dessus sa propre Ă©paule, ne cesse de bailler non pas d’une page Ă  l’autre, mais d’un paragraphe au suivant, d’une phrase Ă  l’autre ! Quelle dĂ©prime de l’entendre marmonner : “c’est ça ton idĂ©e ? Ce sont tes personnages, ça ? Et c’est tout ce qui se passe ? Pfffffff, ce jour-lĂ  t’aurais mieux fait de te recoucher et d’oublier cette merde”. Et d’autres encouragements de la mĂȘme veine.

C’est Ă©galement trĂšs mauvais signe, quand chaque prĂ©texte pour faire autre chose qu’écrire devient une tĂąche prioritaire: lire ses mails (y compris les spams). RafraĂźchir toutes les 10 minutes son lecteur de flux RSS pour voir s’il n’y a vraiment pas un nouveau petit billet Ă  se mettre sous la dent. Changer 20 fois le fond d’écran de l’ordinateur, chercher de belles icĂŽnes pour les dossiers. Regarder pour la niĂšme fois The Big Sleep en se disant que, franchement, blablabla tout ce qu’on voudra sur le couple Bogart et Bacall mais le film ne tient pas la comparaison avec le roman de Chandler — qui est un put**n d’auteur, salaud. Pour terminer, faire les poussiĂšres sur le bureau et, tant que j’y suis, nettoyer la salle de bain et la cuisine
 Oh ? Mais il est dĂ©jĂ  l’heure de prĂ©parer le dĂźner ! Le temps passe si vite
 Et encore, on a pas la TV.

Si ça n’avait tenu qu’à moi, ce brouillon aurait fini son existence Ă  la poubelle, il aurait rejoint les dizaines d’autres brouillons dans le Grand NĂ©ant des histoires mort-nĂ©es. C’est Sandra qui m’a poussĂ© Ă  terminer. Elle a peut-ĂȘtre bien eu raison d’insister: les 18 pages ont Ă©tĂ© recopiĂ©es et pas mal annotĂ©es. Je les aies relues ce soir et j’avoue que je commence Ă  bien l’aimer cette petite fille meurtriĂšre, et ce vieux chat pelĂ© qui ne la quitte jamais. Y a une chouette musique.

Me reste Ă  trouver le temps
 cesser d’avoir toujours une excuse
 Ă©crire. Enfin, essayer 😉