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Une autre table
Mon bureau, ce matin
Gare de Lyon, en attendant le train, je corrige la proposition de sommaire pour un nouveau manuel. Le café est infect (et hors de prix).
On a pas mal de réunions cette semaine et la prochaine, et probablement la suivante (on lance un nouveau mag!) : recherche de collaborateurs, préparation, etc. Donc je suis pas un bureau.
Pour un gars comme moi, qui aime son confort… qu’est-ce qu’il ne faut pas faire quand mĂȘme đ
Elles viennent comment les idées, dis maman ?
Puis quâon parle dâĂ©crire : ça vient comment les âidĂ©esâ ? Perso, câest par vague : un matin le robinet sâouvre et pendant plusieurs jours je mâĂ©veille encore plus tĂŽt que dâhabitude, pour noter les idĂ©es qui se bousculent. Dans ces pĂ©riodes lĂ , je pose un cahier au pied du lit car câest (presque) toujours trĂšs tĂŽt le matin, bien avant de prendre mon premier cafĂ© (qui a bien meilleur goĂ»t, aprĂšs avoir Ă©crit). AprĂšs quelques jours, le flot s’interrompt. Câest bizarre, je veux dire jâai rarement une idĂ©e en lisant un article dans le journal : âun chasseur abat le dernier cerf de la forĂȘt de Troufignou-les-oies, le maire en fait venir un couple de la ville voisineâ — paf ! Que se passerait-il si une mutation gĂ©nĂ©tique provoquĂ©e par le rĂ©chauffement climatique rendait les cerfs Ă la fois anthropophages et invulnĂ©rables Ă la chevrotine, en pleine saison de chasse Ă Troufignou-les-oies ? — , mais ce mĂȘme article va discrĂštement me chatouiller la cervelle jusqu’Ă ce quâun matin je me rĂ©veille⊠en voyant un chasseur Ă bout de souffle aprĂšs une fuite dĂ©sespĂ©rĂ©e, se faire dĂ©vorer vif par un cerf mutant et en colĂšre. Bien fait pour sa pomme, lâavait quâĂ pas faire ch*er Bambi et sa famille !
La plupart de ces idĂ©es ne vont pas plus loin que le cahier de brouillons. Mais pas toutes. Y en a une en particulier que je nâai jamais oubliĂ©e tant elle Ă©tait prĂ©cise et baroque. Il y a au moins 10 ou 15 ans de ça, dĂ©jĂ ! Elle est devenue une histoire, celle dâun samouraĂŻ fantĂŽme (mais dont le sabre nâavait rien de fantomatique, lui), en costume dâĂ©poque (couleurs vives et belles Ă©toffes) et le visage peint, qui poursuivait mon gentil personnage, Ulysse (celui de lâOdyssĂ©e et de lâIliade, mais en costard cravate) pour en faire du sushi. Il y avait une histoire de bonne femme entre eux deux, sâĂ©tendant sur plusieurs gĂ©nĂ©rations.
Si lâon excepte la mise en place, lâessentiel de lâhistoire se dĂ©roulait dans des souterrains qui Ă©taient un mĂ©lange de terrier de lapin (enfin, jâimagine : jây suis jamais allĂ© voir, Ă part en lisant les aventures de Alice, mais le sien nâĂ©tait pas un lapin tout Ă fait comme les autres) et de piĂšces du chĂąteau de Versailles remplies de miroirs — laissez les manuels de psychanalyse de cĂŽtĂ©, merci. Ulysse, donc, Ă©tait tombĂ© dans un piĂšge tendu par une CircĂ©e des temps moderne, pour lui Ă©chapper il avait prĂ©fĂ©rĂ© se jeter dans un puits — je vais pas le rĂ©pĂ©ter Ă chaque phrase : laissez les manuels de psychanalyse de cĂŽtĂ©, merci — oĂč il se retrouvait dans une tribu de nains, dâabord indiffĂ©rents Ă sa prĂ©sence, qui passaient leur vie Ă fabriquer des objets dans un joyeux vacarme (genre opĂ©ra de Wagner), et oĂč lâattendait aussi le mĂ©chant samouraĂŻ dont je vous ai parlĂ©, pas du tout indiffĂ©rent Ă sa prĂ©sence, lui: entiĂšrement occupĂ© Ă vouloir lui trancher la tĂȘte. CâĂ©tait dĂ©jĂ tordu, mais ce qui mâavait scotchĂ© en relisant mes notes, câĂ©tait la prĂ©cision dans les dĂ©tails, un vrai film.
Je vous passe les pĂ©ripĂ©ties. Mais ce brave Ulysse parvient Ă dĂ©gommer le mĂ©chant sabreur en sâemparant dâun⊠stylo plume, fabriquĂ© par les nains (devenus ses amis), quâil utilise comme une Ă©pĂ©e, puis il remonte Ă la surface — jâen vois qui feuillettent leur bouquin de psychanalyse, je vais me fĂącher ! — pour rĂ©gler son compte Ă cette salope de CircĂ©, pour sâapercevoir quâelle nây est pour rien, ou si peu. Jâai perdu mes carnets de lâĂ©poque, mais cette idĂ©e qui est sortie quasiment toute rĂ©digĂ©e dâun rĂȘve agitĂ© (et dâune pĂ©riode assez mouvementĂ©e dans ma petite vie), je ne lâai jamais oubliĂ©e⊠MĂȘme si lâhistoire que jâen ai tirĂ©e ne cassait pas trois pattes Ă un canard.
Entre nous, jâaimerais bien avoir des idĂ©es sĂ©rieuses : des idĂ©es dont je nâaurai pas lâimpression quâelles dĂ©montrent toutes de façon dramatiquement risible que je ne serais jamais que le bouffon au fond de la classe, mais jây peux rien: je nâai jamais dâidĂ©es sĂ©rieuses et Ă lâĂ©cole dĂ©jĂ jâĂ©tais le bouffon au fond de la classe.

Moi en 1999, photo prise par Caroline — hello ma belle đ Comment va ? Au cas oĂč tu passes dans le coin.
Vous avez fait quoi ce WE ?
Dimanche, jâai recopiĂ© des notes, une idĂ©e dâhistoire (une petite fille qui serait une sorte de tueur en sĂ©rie) qui mâest venue il y a un peu plus dâune semaine, en me rĂ©veillant et hĂątivement notĂ©e dans un cahier de brouillons. Il mâa fallut tout ce temps pour me dĂ©cider Ă mettre ces notes au propre — 18 pages tout de mĂȘme, de mon Ă©criture si lisible — et voir sâil y a vraiment quelque chose Ă en tirer.
A votre avis, quelles sont les chances quâune histoire soit intĂ©ressante si lâauteur lui-mĂȘme sâendort en relisant ses notes ? Dur dur…
Câest encore plus dur dâĂ©crire quand lâauteur lui-mĂȘme — dans un Ă©lan de schizophrĂ©nie masochiste, tel un lecteur un peu trop curieux — penchĂ© par dessus sa propre Ă©paule, ne cesse de bailler non pas dâune page Ă lâautre, mais dâun paragraphe au suivant, dâune phrase Ă lâautre ! Quelle dĂ©prime de lâentendre marmonner : “câest ça ton idĂ©e ? Ce sont tes personnages, ça ? Et câest tout ce qui se passe ? Pfffffff, ce jour-lĂ tâaurais mieux fait de te recoucher et dâoublier cette merde”. Et dâautres encouragements de la mĂȘme veine.
Câest Ă©galement trĂšs mauvais signe, quand chaque prĂ©texte pour faire autre chose quâĂ©crire devient une tĂąche prioritaire: lire ses mails (y compris les spams). RafraĂźchir toutes les 10 minutes son lecteur de flux RSS pour voir sâil nây a vraiment pas un nouveau petit billet Ă se mettre sous la dent. Changer 20 fois le fond dâĂ©cran de lâordinateur, chercher de belles icĂŽnes pour les dossiers. Regarder pour la niĂšme fois The Big Sleep en se disant que, franchement, blablabla tout ce quâon voudra sur le couple Bogart et Bacall mais le film ne tient pas la comparaison avec le roman de Chandler — qui est un put**n dâauteur, salaud. Pour terminer, faire les poussiĂšres sur le bureau et, tant que jây suis, nettoyer la salle de bain et la cuisine⊠Oh ? Mais il est dĂ©jĂ lâheure de prĂ©parer le dĂźner ! Le temps passe si vite⊠Et encore, on a pas la TV.
Si ça nâavait tenu quâĂ moi, ce brouillon aurait fini son existence Ă la poubelle, il aurait rejoint les dizaines dâautres brouillons dans le Grand NĂ©ant des histoires mort-nĂ©es. Câest Sandra qui mâa poussĂ© Ă terminer. Elle a peut-ĂȘtre bien eu raison dâinsister: les 18 pages ont Ă©tĂ© recopiĂ©es et pas mal annotĂ©es. Je les aies relues ce soir et jâavoue que je commence Ă bien lâaimer cette petite fille meurtriĂšre, et ce vieux chat pelĂ© qui ne la quitte jamais. Y a une chouette musique.
Me reste Ă trouver le temps⊠cesser dâavoir toujours une excuse⊠écrire. Enfin, essayer đ



