Prendre le temps

Temps de lecture : ~1060 mots.

We don’t pause enough anymore. We don’t give ourselves time to think.
Instead, we try to parallelise the creative process, by thinking and doing at the same time. We think a little, then we start writing – or drawing, or we make a new software project – and then we think a little more, and so on. Our focus ends up being fragmented, and our greatest friend is the Undo command. It didn’t used to be that way.

Matt gemmel: Thinking slowly.

Difficile de ne pas faire un lien entre cette remarque et ce que j’ai entendu, la semaine passée — il y a une éternité de ça — lors de mon passage à la librairie/maison d’édition L’Âge d’Homme, en compagnie de Arnaud qui voulait me faire découvrir un livre de Chesterton.

Sur place, j’en ai évidemment profité pour parcourir les rayons, bourrés d’auteurs que je ne connaissais pas. En me voyant feuilleter — et apparemment apprécier — le premier tome de Les humeurs de la mer, la libraire nous a rejoints pour presque s’excuser en nous avertissant que, si c’est le chef-d’oeuvre de Volkoff, c’est en quatre volumes, et que c’est long à lire. Manière de dire ce n’est pas forcément le genre de lectures qui plait pour le moment, tant elle prend du temps.

Une libraire qui s’excuse de la longueur d’un livre que, de toute évidence, elle adore. Étrange. S’en est donc suivi une agréable discussion à trois, sans souci du temps, ainsi que l’achat d’un peu plus de livres que ce qui avait été prévu au départ, et la découverte de Vladimir Volkoff — merci Arnaud.

Mais le plus étonnant, c’est que je me suis surpris à penser que cette dame avait raison de nous avertir : prendre son temps pose problème. Plus qu’un luxe, ça devient une forme d’impolitesse — dans le même temps que gueuler ses conversations téléphoniques personnelles dans les lieux publics devient la norme ?

Un email reçu, suppose souvent une réponse dans la seconde de la part de son expéditeur, un tweet exige un RT ou une réponse, un article doit-être lu dans la journée si pas dans l’heure, avant d’être remplacé par un nouvel article (et oublié par le lecteur). Etc.

Comme si on n’avait plus le droit de consacrer notre temps à autre chose que faire quelque chose (ce que certains confondent avec “s’agiter”), ou produire (ce que certains confondent avec “faire du bruit”). Et même là, ce serait déjà toujours trop de temps gaspillé pour jamais assez de production 1.

Et c’est encore plus vrai pour les activités “ludiques” (non vouées à produire quelque chose). Comme si pour être acceptable tout loisir ou tout plaisir devait être immédiat. Tout repas digéré avant même d’être avalé. Un livre devant être lu — assimilé et synthétisé — dès le premier coup d’oeil sur sa couverture.

Je caricature, mais à peine. Et cela nous ramène à une évidence qui n’est plus trop à la mode : certaines choses demandent du temps. Ne pas leur donner ce temps, c’est les empêcher de se révéler pleinement.

Et c’est dommage. Pour nous.

Cela ne veut pas dire qu’il faille attendre dans un silence religieux et admiratif que l’Oeuvre de l’Artiste vienne à maturité. Ni qu’il faille hésiter 108 ans avant de publier un tweet.

Cela veut juste dire que prendre son temps, par exemple pour lire un livre, ce n’est pas le signe d’un bug dans le livre lui-même. Ni l’aveu d’un échec de la part de son auteur. Qu’elle prenne du temps, voire qu’elle demande un peu de tranquillité, si pas de solitude, n’est pas l’indice que la lecture serait devenue une activité aussi obsolète que tailler des silex : c’est une de ses qualités.

Lire libère du temps pour réfléchir (ou rêver) sur… ce qu’on lit. C’est aussi une façon de prendre du recul, de laisser un peu plus de place au texte (aux idées, à l’imagination qu’il contient). C’est le laisser respirer — plutôt que le presser comme un citron, encore un, pour voir ce qu’on peut en tweeter.

C’est faire un choix. Comme de manger sur une table à trois pieds parce qu’on a pas voulu payer pour le quatrième, ou parce qu’on a pas laissé au menuisier le temps de le monter; comme de lire toujours à peu près le même texte, qui tient plus d’un formulaire que d’un texte, avec ses champs prédéfinis qui ne changent pas d’un exemplaire à l’autre : nom du produit/nom du héros, liste des qualités du produit/liste des superpouvoirs des héros, défauts des produits concurrents/nom du méchant, etc.

Faire un choix, ça ne signifie pas regretter le “bon vieux temps” du “s’était mieux avant”, ni faire la révolution et jeter aux ordures tout ce qui existait avant soi. Pour moi, ce bon vieux temps n’a jamais existé, ça n’a jamais été mieux avant, juste autrement. Je ne crois pas plus “aux lendemains qui chantent” : le futur ne sera pas meilleur parce qu’il sera plus technologique ou plus connecté. C’est aussi crétin dans un cas que dans l’autre.

Il s’agit, au mieux, d’un culte aussi fétichiste qu’imbécile à de vieux outils, parce qu’ils sont vieux, ou à de nouveaux outils, parce qu’ils sont nouveaux : écrire à la plume, à la machine à écrire, au stylet sur une antique tablette de cire ou du bout du doigt sur un iPad, c’est toujours écrire.

Faire un choix, ça peut-être aussi modeste que choisir de lire un auteur, ou d’essayer un genre littéraire, qu’on ne connait pas, plutôt que de rester fidèle à nos habitudes.

Ou encore choisir de s’offrir le temps de lire sans compter — quelque chose que le livre électronique contribuerait, paradoxalement, à estomper malgré la précision atomique avec laquelle il indique le temps de lecture en minutes, l’ouvrage n’ayant plus aucune épaisseur en main, ne pesant plus rien ?

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Le gros volume 1 du Volkoff.

Le simple fait d’hésiter sur quoi faire — et comment et pourquoi le faire — serait alors une victoire. Un premier pas pour (re)prendre le contrôle de nos outils, aussi high ou low-tech soient-ils, pour les (re)mettre à notre service plutôt que l’inverse.

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  1. Quand on vous dit que le travail coute trop cher en France, on vous dit en réalité que votre temps coute trop cher et qu’il n’est pas assez exploité. Que vous êtes un citron mal pressé. 

9 comments » Write a comment

  1. Je suis en train de lire “Pantopie : de Hermès à Petite-Poucette”, un livre d’entretiens avec Michel Serres. C’est pour moi l’illustration parfaite de ce que tu expliques : lire un genre qui sort de ses habitudes (je crois que le dernier livre de philo que j’ai lu date de mes études au lycée) permet de s’ouvrir sur d’autres possibilités, d’autres univers… même si ce n’est pas facile. Je lisais justement ce matin un passage où il parle de notre incapacité à s’ennuyer. Il indiquait que l’une des grandes évolutions culturelles était le fait de ne plus s’offrir de moment vide dans nos vies ou dans celles de nos enfants, de vouloir combler absolument tous les instants. Il me semble que cela rejoint complètement ce que tu expliques : prendre le temps de faire des choses qui paraissent inutiles, voire ne rien faire du tout, paraît indispensable pour se ressourcer sans cesse.

  2. rejoint complètement ce que tu expliques : prendre le temps de faire des choses qui paraissent inutiles, voire ne rien faire du tout, paraît indispensable pour se ressourcer sans cesse.

    Complètement vrai 🙂

  3. Billet qui traite d’une autre manière ce que j’essaie d’inculquer à mon fiston : l’important n’est pas de faire vite, mais de faire bien. Quant à la remarque d’eiffeir sur l’essentialitude ( 😉 ) de prendre le temps de ne rien faire ou au pire de faire quelque chose d’inutile, j’aurai aimé l’écrire.

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