Une morale à deux Farm Bucks

Pour faire plaisir ma nièce — la seule personne au monde capable de me convaincre d’utiliser mon compte Facebook — je me suis mis à jouer à FarmVille.

Si vous ne connaissez pas, c’est un jeu où l’on tient le rôle d’un fermier qui essaye de s’enrichir et d’accroitre sa ferme en s’occupant de ses champs, de ses vaches, poulets et cochons. On doit planter, élever, récolter, nourrir, construire et aussi entretenir des relations avec nos voisins qui sont nos amis — forcément, on est sur Facebook.

Et il faut réussir des épreuves, pour remporter des prix, des bonus et, au final, monter de niveau :

Farm 2 Trois épreuves pour gagner des points d’expérience. Mais, si je le désire, et si j’en ai les moyens, il me suffit de payer pour passer outre.

Payer ? Depuis quand on peut payer pour réussir une épreuve ?

(C’est là qu’on réalise que je ne suis vraiment pas un joueur. Mais rassurez-vous : je sais que ça se retrouve dans plein de jeux, que c’est assez courant. C’est juste que, là, je l’expérimente de près. Cela dit, je ne me souviens pas que ça fonctionnait comme ça quand j’avais l’âge de ma nièce. Il fallait réussir les épreuves, pour prétendre passer à un niveau supérieur. Il fallait gagner les bonus et chacun avait sa chance — peu importe l’épaisseur du portefeuille : il n’était pas possible d’acheter de raccourcis.)

Farm 3 Une monnaie de singe, les Farm Bucks, qui coûte du vrai argent. Depuis quand le Monopoly se joue avec du vrai argent ?

Le but d’une épreuve n’est pas d’être “réussie”, coûte que coûte. On ne passe pas des examens pour les réussir, on ne fait ses devoirs pour avoir une bonne note, on les fait pour valider le savoir qu’on est censé avoir assimilé.

C’est un contrôle des connaissances, comme on contrôle qu’une centrale nucléaire fonctionne correctement non pas pour que le tableau de bord affiche de beaux voyants verts, mais pour que le voyant devienne rouge dès que quelque chose ne va pas comme prévu, histoire d’éviter la catastrophe…

Pour en revenir au jeu, on pourrait trouver ça choquant qu’ils nous proposent de payer pour passer outre l’épreuve, on pourrait se dire que c’est l’apologie du fric tout puissant et que ce n’est pas une bonne image à donner aux enfants. Mais… s’ils avaient raison de faire ça ?

Après tout, la réalité est-elle vraiment différente ? Le pognon n’est-il pas un sésame tout puissant, un passe-droit absolu ? Réussir coûte que coûte n’est-il pas notre religion ? Les riches ne sont pas mieux lotis que les pauvres, n’ont-ils pas plus de chances de faire ou de réussir ceci ou cela ?

Revenons un instant aux examens et à l’éducation des enfants, un domaine que beaucoup de monde juge plus important et plus sérieux que les jeux vidéos.

“Aller à l’école” ne se résume-t-il pas, pour de nombreux parents et leurs enfants avec eux, à ceci :

Aller à l'école = diplôme = travail (= réussir).

… C’est-à-dire passer d’un niveau au suivant, validé par un diplôme ou par des points, jusqu’à atteindre le niveau ultime, avec une bataille épique contre le boss final : avoir un travail, gagner sa vie et, comme disait Sarkozy, avoir une Rolex avant tes cinquante ans.

Pourtant, ce n’est pas vraiment le sens du mot “éduquer” qui rappelle, si on prend le temps d’en chercher le sens, que tout ce qui compte dans le fait d’aller à l’école, c’est d’aller à l’école — pas d’avoir des points.

On envoie l’enfant à l’école pour l’éduquer — du latin ex-ducere, “guider hors de”… l’état d’ignorance. Pour lui apprendre à réfléchir, lui donner les outils qui lui permettront d’être un homme ou une femme capable de réfléchir et de comprendre ce qui se passe, capable d’être un(e) citoyen(ne) à part entière. Citoyen(ne), pas employé(e).

L’envoyer à l’école, ce n’est donc pas le former… à un travail. Ça ne devrait jamais être ça : lui apprendre à exécuter une (série de) tâche(s) : tourner une clé à molette pour serrer un boulon, ou tapoter des mots sur le clavier d’un ordinateur, ou d’une tablette, pour écrire un article et, dans les deux cas, être (plus ou moins bien) payé pour le faire. Être formaté aux besoins des entreprises, pour y trouver une place. C’est le rôle de l’entreprise de former ses employés, et c’est à sa charge. Ce n’est pas le rôle de l’éducation, et ça ne devrait pas être à sa charge.

Bref, on pourraitdevrait discuter du but de l’éducation — et aussi du mal que peut faire un(e) mauvais(e) enseignant(e) qui se contente d’appliquer des recettes toutes faites, et du mal qu’a un(e) bon(ne) enseignant(e) à faire autre chose qu’appliquer des recettes toutes faites — mais on causait FarmVille, et pognon.

L’école, donc, vue comme une formation en vue d’un travail, elle n’est pas très différente de payer des Farm Bucks pour avoir une tarte aux potirons toute faite, dans FarmVille, plutôt que suer à la faire soi-même. Dans les deux cas, école et Farm Bucks, le but c’est de réussir à mettre de la bouffe sur la table, chaque soir.

Plus j’y pense, plus je me dis que déplorer le mode de fonctionnement de ce jeu, ce ne serait que de l’hyprocrise : une façon bien commode de se donner bonne conscience. Car c’est un résumé fidèle de notre quotidien : l’argent est le raccourci universel. C’est la carte “sortez de prison”.

Refuser ça, c’est refuser d’admettre la réalité : sans pognon, tu es baisé. Et s’il faut critiquer quelque chose dans cette histoire, ce n’est pas qu’un jeu puisse… en jouer.

Je vous ai un peu menti : si de mon temps on ne pouvait pas acheter de passe-droit dans le jeu lui-même, on pouvait quand même souvent acheter des magazines qui publiaient des listes de cheats, des astuces, des manipulations, des codes pour débloquer tous les bonus, pour devenir invulnérable, etc. On payait donc déjà pour tricher, mais on payait un intermédiaire. Et on payait seulement si on n’avait pas trouvé les astuces d’une autre façon. C’est marrant, comme on peut se donner bonne conscience à bon compte.

C’est peut-être aussi pour ça que je n’ai jamais aimé les astuces et autres codes cachés ?

J’aime jouer, j’adore ça. Je vis ma vie tout entière comme un jeu, suffit de voir mon “plan de carrière” pour s’en rendre compte… Mais je n’ai jamais compris le plaisir qu’il y avait à chercher les astuces à l’avance pour ensuite les appliquer mécaniquement, en sachant d’avance ce qui va se passer et comment il faudra réagir, pour passer l’épreuve. Où est le plaisir de jouer et d’être surpris ?

Farm 001

C’est aussi pour ça que la plupart des jeux me lassent assez vite : toujours sur des rails, on en peut jamais vraiment sortir de ce qui a été prévu, anticipé, décidé par les développeurs.

Pour les curieux, un jeu comme Don’t Starve est une superbe exception, original, beau, ludique et crapuleux comme c’est pas possible (perdre, c’est tout recommencer à zéro) 😉 — dispo sur OS X, GNU/Linux et Windows, et sans DRM.