Du temps qui infuse

Chaque matin, j’essaye de marcher une heure (ou plus), histoire de me remettre en forme. J’aime ça, même si j’oublie souvent de le faire, même si ça m’épuise encore très vite : mon poids, des blessures diverses, etc. ce n’est pas comme si je tenais une forme olympique. Bref, c’est pas de ça que je souhaitais vous parler.

Quand je marche, ces matins-là, c’est les mains dans les poches. Je veux dire que si j’ai bien un objectif à peu près clair comme destination — rarement passionnante : ce matin, par exemple, je voulais retourner voir une vieille porte peinte en bleu que j’avais repérée il y a quinze jours, pour mieux la photographier — je me laisse distraire et change de chemin sans hésiter : j’adore me perdre, c’est la meilleure façon d’être surpris.

Je marche (ce n’est pas une course, ni un entraînement pour le prochain marathon de Paris), la tête aussi vide que possible : le but étant aussi d’arrêter de ruminer ou de ressasser cinquante mille trucs en même temps. Je me concentre sur mes mouvements et sur ce qui se passe autour de moi. J’arrête de penser à ce mignon centre de l’univers qu’est mon nombril.

J’ai quelques astuces pour essayer de garder la tête vide qui se ramènent toutes à une seule, c’est encore plus simple à retenir : éviter de la remplir. Surpris ?

  • Je n’utilise pas de baladeur : si je me vide la tête, c’est pas pour la remplir avec de la musique. Aussi bonne soit-elle. En plus, ça rend disponible aux bruits intéressants autour de moi… une autre manière de peut-être changer de chemin et de se perdre.
  • Je marche tôt : pour éviter le bruit de la circulation.
  • Je marche seul. La plupart du temps. Pas de conversation, pas de rythme à suivre, la liberté d’aller où je veux et d’y rester aussi (peu) longtemps que ça me chante.
  • Pas d’ordinateur ou d’iPad. Je ne marche pas pour prendre des notes ou pour écrire mon prochain billet. Et si j’ai un iPhone, c’est uniquement comme appareil photo : je m’interdis de l’utiliser pour autre chose. J’ai un bloc-notes et un stylo qui tiennent dans la poche, au cas où.

Mais le truc le plus important, ce qui fait que je continue à marcher aussi souvent que possible, c’est que je ne force pas. Je l’ai dit : ce n’est pas une course. Ce n’est pas non plus un défi personnel qui je me serai donné. C’est juste une façon de me faire du bien… j’espère. Et quand je sens que je commence à sérieusement fatiguer, j’entre dans le premier troquet venu, j’avale rapidement un café ou un Coca Light et je fais demi-tour.

Le but n’est pas non plus de faire un max de photos. Parfois j’en fais une ou deux, parfois cinquante ou cent. Parfois aucune. Ce matin, j’en ai fait treize. Dont celle-ci :

Teatime

Témoignage bien anodin de mon quotidien : au lieu d’un Coca ou d’un café, j’ai pris un thé. J’attends que les rédactions du Monde et de Libération me contactent, afin de leur donner plus d’informations sur ce thé tout ce qu’il y a de plus banal.

Banal ou pas, sachez que j’ai apprécié ce thé. Le temps passé à le laisser infuser, sans rien d’autre à faire que m’immerger dans le bruit des conversations et de la vie de ce bistrot de quartier, avec son patron espagnol, ses habitué(e)s du matin et Hugo, le chien baladeur aux oreilles qui trainent jusque par terre. J’ai apprécié le temps passé à boire ce thé, qui n’est définitivement pas le temps d’un Coca ni même d’un petit café serré.

Mine de rien, ce thé et les nuages qui jouaient avec mon soleil sur la tasse et la théière m’ont rappelé à quel point les habitudes sont dangereuses quand elles deviennent des routines. Je prenais ce café ou ce Coca sans leur accorder la moindre attention, réflexe pavlovien : avoir marché = Coca/café = maison = passer à autre chose.

Je me ruais sur ma récompense caféinée, comme d’autres se ruent pour une médaille d’or au 100 m ou en natation ou au tour de France, ou d’autres encore pour être les premiers à parler de ceci ou de cela ou à faire une chose ou une autre. Même si ça veut dire le faire à moitié bien, sans lui accorder toute notre attention, comme on peut manger à moitié bien, sans prêter attention au plat que l’on mange.

L’obésité ne se mesure pas qu’au tour de taille. Et s’empiffrer c’est s’empiffrer, même quand les plats qui passent sous notre nez ne se mesurent pas en calories.

14 comments » Write a comment

  1. Si le thé est un des “comptoirs Richard” (maison Richard ?), ce n’est pas un thé banal, c’est du haut de gamme ! En tout cas, ce petit interlude fut très agréable à lire. Sans thé de mon côté, hélas !

  2. Il faut savoir donner du temps.. au temps. Tout va trop vite, on consomme, on n’apprécie plus rien car on ne fait que survoler la plupart du temps. Se poser 5 minutes, penser à – ou faire des choses futiles, ca fait du bien de temps en temps.. Le sérieux tue l’envie.. soyons fous ! ^^

    • En parlant de folie, ça fait tout drôle de lâcher un peu l’iPhone pour ressortir avec le Nikon 😉

      • Il faut peu de chose pour devenir fou ! Et puis l’iphone c’est bien, mais ressortir le nikon c’est encore mieux.. j’aime bien mettre l’oeil dans le viseur, il y a ce côté intime qu’on n’a pas avec l’iphone et les gogos qui regardent par dessus ton épaule pour voir ce que tu photographies.. Cela n’a rien à voir avec l’art ou la photographie en elle-même, c’est juste un petit plaisir personnel ^^

  3. Salut,

    Mon commentaire semblera peut-être déplacé, mais je dois bien admettre que le passage concernant ton interdiction de te servir de ton iPhone pour la prise de notes m’interpelle. Qu’est-ce qui te pousse à faire l’impasse sur cette fonction au profit d’un carnet de notes et d’un stylo ? Après tout, tu te sers déjà de l’iPhone comme appareil photo lors de ces pérégrinations matinales.

    Cela me fait penser (de loin) à certains discours (notamment de F. Beigbeder) concernant la lecture sur liseuse ou tablette qui dénaturerait l’expérience en elle-même. Le principal n’est-il pas finalement de coucher le fil de tes pensées sur un support quel qu’il soit ?

    Loin de moi l’idée de lancer un faux débat ou une polémique à deux balles. Le sujet m’intéresse sincèrement, je cherche moi-même à instaurer de nouveau le travail d’écriture dans mon quotidien – et dieu sait que je peine à lui trouver de nouveau une place tant le numérique a prit une place prépondérante.

  4. Qu’est-ce qui te pousse à faire l’impasse

    L’écriture. J’écris plus lentement et autrement à la main.

    Faudrait aussi fouiller les archives: j’ai déjà expliqué l’importance/le plaisir et l’efficacité, pour moi et à ce moment là (je précise, avant de d’être qualifié de luddite ou que quelqu’un se sente l’envie de m’expliquer que je n’ai rien pigé à rien à l’utilité de l’iPad/iPhone), de relire mes notes et les retranscrire plutôt que bénéficier d’une syncro instantanée : ces notes-là n’ont pas besoin d’une telle immédiateté… moi non plus 😉

    Cela dit, je le répète, je parle bien des notes prises dans ces moments là, je ne m’interdit pas d’utiliser l’iPhone ou l’iPad le reste du temps.

    • Edit : y aussi la tentation de faire autre chose qu’écrire. Une fois débloqué (pas nécessaire pour photographier), j’ai accès à tout sur l’iPhone 😉

  5. Joli le titre 🙂

    Cela me rappelle bien des choses. J’adore écouter de la musique, mais aussi bizarre que cela puisse paraître, tout comme toi je n’arrive pas à écouter de la musique en marchant. Pourtant les baladeurs ont été conçu pour nous, les walkmen, mais rien y fait, la musique dans les oreilles c’est dans le bus ou dans le métro.

    Par contre, pas du même avis que toi concernant ton habitude caféiné. Déjà, quoi qu’on en dise, c’est très bon le café, ensuite il faut plus voir ça comme quelque chose de l’ordre du cérémonial. Il y a de saines habitudes, puis on peut aspirer à une vie saine tout en ayant nos petits vices 😉

  6. Merci d’avoir partagé ce moment, précieux, avec nous. Ca m’a redonné envie de marcher le matin 😉 Mais je me lève déjà tôt pour écrire, je ne suis pas sûr d’arriver à réussir à tenir le rythme si je dois encore avancer le réveil d’une heure. Pour les notes, j’ai toujours sur moi un carnet et un stylo, mais de plus en plus, je note sur l’Iphone (sur Day One, que j’avais adopté suite à un de tes billets). J’aime cependant toujours écrire à la main, cela donne, comme tu le dis, un recul différent sur son propre texte, dû en effet au passage par la transcription. Tu as fait mouche quand tu souligne combien les habitudes se créent malgré nous. Il faut une vigilance de tous les instants pour ne pas s’enfermer dans un schéma qui à force nous rend stérile. Sinon, quand même, le thé contient une bonne dose de caféine… Comme quoi, le corps sait toujours ce qu’il veut…

  7. Sinon, quand même, le thé contient une bonne dose de caféine… Comme quoi, le corps sait toujours ce qu’il veut…

    Oh oui, il le sait 🙂

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