La mort de la machine à écrire ?

Il y a quelques jours de ça, j’ai RT une news qui annonçait que la dernière usine de machines écrire fermait ses portes — en réalité, il semblerait que ce soit l’avant-dernière. Mais peu importe : sur le coup, la vraie surprise pour moi, ça a été d’apprendre qu’on en fabriquait toujours. Ça ne vous a pas étonné, vous ? Une usine de machines à écrire, à l’époque de l’iPad et de l’iPhone.

Mais ce n’est pas ce qui motive ce billet. Ce que j’ai envie de partager avec vous, c’est un autre étonnement. Plusieurs en fait.

D’autres que moi ont relayé cette news et commenté la fin de la machine à écrire, sa disparition, sa mort, etc. Mais il me semble que les oraisons souvent sincèrement émues nous font passer à côté d’un petit quelque chose, à peine plus qu’un détail, mais quand même : d’accord, il n’y aura plus de nouvelles machines à écrire, mais il y en a beaucoup qui existent et qui ne sont pas près de disparaître.

Elles ne sont peut-être plus de la haute technologie, elles ne sont peut-être plus au coeur de notre activité, elles ne sont peut-être pas les outils les plus tendance. Mais elles sont là.

Elles ont 20, 30, 40, 70 ou même 100 ans et elles fonctionnent encore. Les plus anciennes sont toujours aussi capables qu’au premier jour de laisser l’auteur marteler ses mots comme un forgeron travaillerait un fer chauffé au blanc à coups de marteau sur une enclume, gravant chaque caractère dans le papier.

Déjà, cette durée à de quoi étonner nos générations baignées dans la “vitesse” et le renouvellement ininterrompu des nouvelles technologies : combien de produits technologiques récents peuvent espérer durer de la sorte ? Mon Mac, une superbe machine, a une garantie d’une année. Trois années, si j’accepte de payer un généreux supplément à Apple. Et après ça ? S’il tombe en panne après un ou trois ans, en acheter un neuf me reviendra souvent moins cher que de le faire réparer. Et puis, reconnaissons-le, de toute façon, il commencera à faire sentir son âge (moins rapidement qu’un PC, mais quand même).

Ça semble un détail, je vous le disais, à peine une parenthèse avant leur inévitable disparition car, me direz-vous, les machines à écrire aussi finiront par s’user, nous finirons par manquer de pièces pour les réparer. Oui, certainement. Un jour. Mais quand ?

Quand ? Connaître la chronologie des évènements c’est tout sauf un détail quand il s’agit de savoir qui va enterrer qui. Il a suffi que je me pose la question autrement pour véritablement en apprécier l’importance : qui, mon cher David, de la machine à écrire ou de toi, jeune quarantenaire qui surfe sur les nouvelles technologies, sera “cassé” le premier par la vieillesse ? Qui le premier sera considéré comme irréparable et bon pour la casse ? — Merde. Je vous le dis, je n’aime pas du tout la réponse à cette question.

De ce point de vue, l’ordinateur (ou l’iPhone ou l’iPad) est bien plus rassurant : c’est lui qui change et disparaît. Pas moi. J’ai ce MacBook Air, sur lequel je tape ces lignes et je sais que j’en aurai encore d’autres d’ici à ce que vienne l’âge de ma retraite ou celui de mon dernier combat, contre les asticots. La machine à écrire, elle ne sera pas changée d’ici là. Elle ne vieillira même pas…

(Je me souviens avoir fait une partie de mes études, et rédigés mes travaux, sur une machine à écrire — j’avais déjà eu des ordinateurs auparavant, mais je n’avais pas les moyens d’en avoir un à cette époque là — qui était déjà vieille quand je l’ai reçue de mon grand-père, un monstre (la machine, pas mon grand-père) qui, sans exagérer, faisait plier mon pauvre petit bureau sous son poids. Cette machine fonctionne encore aujourd’hui aussi bien que le jour où, flambant neuve, mon grand-père avait dû la ramener du magasin, il y a plus de 60 ou 70 ans de cela.

Dieu merci, depuis, je me suis informatisé et mon bureau ne ploie plus sous le poids de mon Mac. Mais j’ai également perdu le compte des ordinateurs qu’il m’a fallu remplacer, soit qu’ils aient été fichus soit qu’ils aient été rendus obsolètes par l’évolution technologique.)

… Alors, “la disparition de la machine à écrire” ? Je m’étonne.

Nous sommes tellement sûrs de nous-mêmes, installés au sommet de l’histoire, les pieds fermement plantés dans le Web, avec Twitter et Facebook en guise d’étendards à planter au sommet cet Everest technologique, que nous en oublions d’ouvrir les yeux et de regarder autour de nous ce qui se passe véritablement. Moi, j’oublie souvent.

En repensant à la machine de mon grand-père, en lisant les éloges funéraires de cette “machine à écrire” — qui fonctionnera encore bien des années après que je sois mort et oublié (et bien des années après que le Mac sur lequel j’écris ait été recyclé) — je me dis que si quelqu’un devait faire l’éloge de quelqu’un, ce pourrait bien être la machine à écrire parlant de nous.

Mais la raison reprend vite le dessus : je délire, tout simplement. Une machine à écrire ne parle pas, elle ne pense pas, elle ne vit pas. Et sans dix doigts (ou deux, ou même un seul) pour l’actionner, elle n’est qu’un tas de ferraille inerte et pesant. Un nid à poussières. Et puis, de toute façon, soyons sérieux : sans Internet et sans les réseaux sociaux pour y frotter nos mots les uns contre les autres, à quoi pourrait bien servir une de ces foutues machines à écrire, même en parfait état de fonctionnement ?

Deathofthetypewriter

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