OS X est mort, vive iOS

Ce n’était pas une keynote transcendante. Pourtant, elle m’a laissé avec une sacrée impression: celle que OS X va mourir avec le Lion.

Oh, rassurez-vous : Lion sera un OS X à part entière, avec un nom de fauve féroce. Et ce qui suit n’est jamais que mon impression toute personnelle. Mais certains détails de cette keynote sonnent comme le signe avant coureur de plus gros changements. Un en particulier, m’a fait réagir et m’a donné envie d’écrire ce (long, vous êtes prévenu) billet :

Des apps plein écran. Pour mieux profiter de vos apps préférées.

Sur l’iPad, chaque app s’affiche en plein écran, sans distractions, et il est facile de retourner à toutes vos autres apps. Mac OS X Lion fait exactement la même chose sur votre bureau. (…) Comme elles sont prises en charge d’un bout à l’autre du système, les apps plein écran s’afficheront en plus grand et vous permettront de mieux vous immerger dans ce que vous faites. Vous pourrez ainsi vous concentrer sur le moindre détail de votre travail ou vous immerger dans vos jeux comme jamais.

(je souligne)

Le mode plein écran annoncerait la mort de OS X ? Tu te fiches de nous ?

Non.

Le mode plein écran

Lion Apps 20101020.jpg

On dirait un iPad. Ça semble un détail, mais je pense que c’est plus que ça. Ce n’est pas juste une nouvelle option d’affichage des fenêtres. Même si la dernière version de Pages propose déjà un mode plein écran, (ainsi que Aperçu et quelques autres), dans l’univers d’Apple cela faisait figure d’exception : ce n’était pas une fonctionnalité aussi importante que ça. Et là, au moins dans iLife 11, elle semble au coeur de l’interface.

Même si pour Lion ça ne sera encore qu’une option et même si Apple laisse entendre que ça ne sera pas disponible partout, j’ai le sentiment que cela devrait changer profondément la façon dont on utilisera nos Mac.

Il s’agit quand même de supprimer, ou de réduire à minima, un intermédiaire (j’allais écrire “une interférence”) entre l’utilisateur et ses données : les fenêtres. Pour aller vers une manipulation encore plus naturelle et intuitive (regardez la partie sur iPhoto ou GarageBand, comment il est facile de faire des choses sophistiquées avec les images et la musique presque sans recourir à un seul menu, dans un écran unique).

Travailler sans fenêtres ? Ce n’est pas le seul signal qui va dans le sens d’un iOS pour Mac mais, pour un vieil habitué du Mac, c’est pas loin d’être une révolution.

Il faut savoir que le Bureau du Mac a toujours été quelque chose de profondément bordélique. Beau, mais bordélique : c’est quelque chose de génétique, lié au système lui-même. Rien qu’à cause des fenêtres qui s’empilent partout, sans moyen simple de les ranger de façon stricte ou de leur faire occuper tout l’écran (contrairement à Windows ou Linux ou à… l’iPad, bien sûr, où tout est toujours en plein écran). Sur un Mac, qu’il s’agisse de System 7 :

System 7
(Source)

Ou de Mac OS 10.6 :

Snowbordel
Mon bureau cette nuit, pendant que j’écris ce billet.

On a toujours eu une vision en “épaisseur” du Bureau, avec une fenêtre au premier plan et toutes les autres — autant qu’on voulait,autant que pouvait en supporter le Mac — à l’arrière-plan qui s’empilent dans un joyeux désordre. Ce n’est pas sans raison que cela perturbe autant de switchers, qui cherchent à recréer le Bureau “au carré” de Windows. La logique du Mac est/était différente : ce désordre étant la conséquence naturelle de la façon d’utiliser l’ordinateur promue par Apple.

Il est possible de simplifier le Bureau du Mac (il suffit de voir le succès des sites Mac dédiés à la question), mais rien ou presque n’est prévu pour le faire dans Mac OS X lui-même. Même si Apple a apporté Exposé, Spaces, etc. on reste très loin de la “simplicité” naturelle d’un écran d’iPad. Jusqu’à Lion. Dont le mode plein écran met un terme à tout cela ou, du moins, annonce une fin prochaine et probable.

Je le disais plus haut : selon moi, il annonce une nouvelle façon d’utiliser le Mac. Une façon qui, assez logiquement, pour les nouvelles générations d’utilisateurs qui grandiront avec cet OS (et avec l’iPad et l’iPhone qui le complèteront), deviendra le comportement “normal” d’une application : une tâche, une fenêtre, un écran. Et pourquoi pas ? Le Bureau est vieux. Et si Apple a réussi à imposer son utilisation il y a plus de 20 ans, elle doit bien être capable d’imposer une autre métaphore. Elle a déjà commencé à le faire, avec iOS.

Ce n’est jamais qu’une option, me direz-vous. Oui, bien sûr. Mais ce n’est pas le seul signal qui indique une “iPadisation” des Mac.

Mac App Store

Lion app Store 20101020.png

Là aussi, pour le moment il semblerait qu’il s’agisse d’une “possibilité” pour les développeurs d’utiliser cette vitrine mise à leur disposition par Apple (avec ses facilités de mise à jour, de commercialisation, etc.). Pour l’instant.

Mais il s’agit bien pour Apple de reproduire le coup de génie d’iTunes et de l’iPod (et de l’iPhone/iPad et de l’App Store) : devenir le hub, la plateforme de vente obligatoire. Qui pourra rester en dehors du Mac App Store, une fois qu’il sera disponible par défaut dans Mac OS ? À part quelques poids lourds et certaines applications spécifiques… À terme, il y aura une seule façon de proposer des applications pour Mac.

Si elle le fait, c’est bien sûr parce que cela lui rapportera de l’argent, beaucoup, sur un marché qui ne lui avait jamais rien rapporté jusqu’alors (la vente de logiciels tiers)1. Mais surtout cela lui permettra d’être l’unique interface entre le client et les développeurs. Et donc, elle pourra imposer ses règles, et ses usages aux développeurs, et donc donner la forme qu’elle veut aux applications et accélérer encore plus l’évolution de l’interface de Mac OS vers autre chose (on repense au mode plein écran : une fenêtre = une application = un écran).

Alors que jusque-là elle ne pouvait qu’encourager les développeurs à utiliser ses API et à suivre ces guidelines, maintenant elle va pouvoir prendre les commandes — “Nul n’entre ici, s’il ne respecte ma loi” pourrions-nous presque déjà lire sur le portail du futur Mac App Store. Bienvenue dans le nouveau jardin gardé de Apple.

Launchpad

Launchpad

Là encore, on dirait un gadget. Mais notez quand même comme il floute le Bureau pour prendre sa place. Plus besoin de farfouiller pour trouver les applications, disait Jobs dans la Keynote : tout est là.

Si c’est un gadget, c’est un gadget bien étrange, alors. Car la Keynote ne m’a pas convaincu de son utilité sur Mac OS X tel que nous le connaissons aujourd’hui, et je n’ai aucun doute que Apple en est pleinement consciente. Il suffit de voir dans la keynote comme le scroll d’un écran à l’autre semble un peu empoté, lourdaud. Voyez comme le regroupement des applications semble prendre du temps. Trop.

Il me semble plutôt que Launchpad est un premier pas discret vers autre chose — comme c’est souvent le cas avec Apple —, une façon futée de nous préparer à changer nos habitudes. Pour un changement qui, lui, sera radical. Lequel ? Il suffit de regarder l’iPad pour en avoir une petite idée : toujours plus de tactile, bien sûr (Launchpad y est parfaitement adapté). Mais je pense qu’il s’agira avant tout de virer le Finder.

Si pas de le liquider complètement, et de liquider en même temps la métaphore des dossiers et des fichiers et la sacro-sainte arborescence du disque dur, au moins de le détrôner et de le mettre en retrait. Au profit des… applications.

Il n’y a pas de Finder dans iOS, il ne m’a jamais manqué. Et à vous ?

Et puis, ce n’est pas totalement inédit. C’est même quelque chose que Apple a toujours eu en tête : mettre l’application en avant, l’utilisation plutôt que la gestion. Il suffit de penser à Spotlight dont le slogan pourrait se réduire à : ne classez rien, trouvez immédiatement. Et ça marche.

On pensera aussi à iPhoto (et iTunes) : quand ma maman démarre iPhoto, elle “ouvre ses photos”, elle ne pense pas aux outils ni aux fichiers, elle ne sait pas que chaque photo à un nom de fichier et que ce fichier est “enregistré quelque part sur le disque dur” : sa photo est dans iPhoto. Et c’est très bien ainsi : quand elle a fini de regarder ou d’imprimer ses photos, elle referme iPhoto comme on remet le couvercle sur la bonne vieille boîte à chaussure dans laquelle rien n’est rangé mais où l’on retrouve toujours les photos2. Et, de façon un peu plus sophistiquée, cela marche de la même façon avec Aperture (un logiciel pro, donc).

Time Machine : c’est la première sauvegarde 100% “non-technicienne”. Apple a apporté sa touche de génie à une question incroyablement complexe : Time Machine nous pose une seule question quand on branche un disque externe (voulons-nous l’utiliser pour faire une sauvegarde ? Oui-Non). Et c’est tout. Dès ce moment, toutes nos données sont sauvegardées automatiquement. Il suffit d’ailleurs de voir comme les options de Time Machine sont réduites au strict minimum pour comprendre que Apple aimerait que nous n’y touchions pas du tout, en fait.

Jusqu’à aujourd’hui, ces programmes sont resté des corps étrangers greffés sur un Finder vieillissant (après tout, il n’est passé en Cocoa qu’avec Snow Leopard). Par contre, il ne faut pas beaucoup d’imagination pour réaliser que, tels qu’ils sont là, il sont à peu près déjà parfaitement adaptés à un hypothétique “Mac iOS”, dans lequel tout se passerait dans des applications, sans avoir à gérer les fichiers nous-même.

Steve Jobs en parle, dans sa Keynote : il n’y aura plus besoin de s’inquiéter de sauvegarder les fichiers: “auto save”.

Lion 2.png

S’il n’est plus nécessaire d’enregistrer un fichier pour le créer, Apple aura réussi à abolir à peu près complètement l’idée même de fichier.

Cela dit, je ne pense pas que le Finder disparaîtra complètement : nous sommes nombreux à avoir besoin d’un outil plus lourd qu’un “iOS” pour Mac. Mais je parie qu’il ne sera plus cet élément indispensable pour utiliser pleinement notre Mac, cette application indéboulonnable (aujourd’hui, c’est à peu près le seul programme qu’il est impossible de supprimer au démarrage du Mac).

Alors, quoi ? Apple nous remet en couches et fourni les biberons ?

LaunchPad, Mac App Store et le mode plein écran, pour moi, tout cela annonce une réforme profonde de nos usages. Une simplification à la sauce Apple… “Créez sur votre Mac, travaillez, faites des choses belles et amusantes, semble nous dire Apple, et ne vous occupez pas du reste, c’est notre job.” — Et il faut reconnaître dire qu’elle le fait bien.

Est-ce qu’elle privera l’utilisateur de sa liberté ? Est-ce qu’elle l’infantilisera ? C’est sûrement ce qu’on lui reprochera de vouloir faire. Et il y a peut-être un risque. Mais je n’y crois pas. Pas plus qu’avec l’iPad. Par contre, il semble aussi évident, vu ses choix passés, que Apple aura bien du mal à résister à la tentation de tout contrôler et de jouer le père la morale.

Ce qui est sûr, c’est que cela remet en question bien des usages et des pratiques. Comme l’a dit Anthony : avec le Mac App Store, le piratage des applications Mac vient de prendre du plomb dans l’aile. Cela concernera aussi les usages légaux : à terme, il sera peut-être moins facile de développer une app pour Mac et de la diffuser, sans entrer dans la “machinerie Apple”.

Il va falloir patienter pour savoir.

Quand ?

Pas dans Lion. J’en parlai il y a quelques jours : cela me semble naturel pour Apple de refermer le grand livre de Mac OS X avec le roi des animaux. Il mérite bien ça. Ce n’est donc pas lui qui changera tout. Mais il servira de tête de pont à Apple, qui fera quelques pas discrets histoire de tâter le terrain. Après tout, Jobs le dit lui-même : “that’s what Lion is all about: Mac OS X meets the iPad”.

On tablera donc sur Mac OS 11, Mac OS NeXT ou NeXT OS ou dieu sait quel nom Apple lui trouvera.

Je peux me tromper sur toute la ligne, je peux carrément délirer sur ce qui n’arrivera jamais. C’est sans importance, je ne fais que traduire le sentiment qui me reste après cette Keynote. Ca, et le fait que le nouveau MacBook Air est bien beau mais qu’il mériterait une meilleure autonomie (et une puce 3G).

(1): la question subsidiaire étant de savoir si les applis gratuites, nos freewares sur Mac OS X, seront eux aussi sponsorisés par de la publicité ?

(2): En savoir plus n’est pas interdit, bien entendu. Savoir que les photos sont en réalité dans ~/Images/iPhoto Library, qui est un paquet qui contient lui-même des dossiers et sous-dossiers dans lesquels sont rangées nos photos, par Exemple. Mais savoir cela ne sert à rien pour profiter au mieux de l’application. Idem pour Itunes, Aperture et quelques autres. Sans parler de certains logiciels qui ne sont pas signé par Apple.

Edit: ajout d’un lien manquant.