Dark Knight

Et même dark night. Car si les temps sont durs pour les héros, « la nuit est la plus noire juste avant l’aube » (dixit Dent himself).

Si vous l’avez pas encore vu, ne lisez pas la suite. Mais sachez quand même que les gentils gagnent. Oups.

La question du film est de savoir quel type de héros mérite Gotham City. Harvey Dent (le chevalier blanc, à la belle gueule) ou Batman (le chevalier noir, masqué mais à la belle gueule aussi). Il n’y a pas de rivalité, sur ce point, entre eux — en fait il n’y en a pas du tout, même pas quand ils attendent sagement de savoir lequel la belle épousera — ils se respectent, chacun mouille sa chemise pour l’autre. Mais il faut bien choisir entre le beurre et l’argent du beurre, et le sourire de la crémière.

Le justicier que Gotham mérite (par la lâcheté et par l’apathie de ses élus et de ses citoyens ?) est un justicier dont elle n’est pas fière, ombre tapie dans l’ombre; pas celui qui se tient devant les caméras à visage découvert. Le justicier qu’elle mérite est celui qu’elle croit devoir traquer et punir pour s’être placé au dessus des lois. Mais c’est aussi le justicier dont elle ne peut se passer: c’est lui, héros sans triomphe, qui par ses « mauvaises actions » préserve le petit confort de chacun contre la menace terroriste… Pardon: il n’y a pas de terroristes dans le film, uniquement deux camps : la société d’un côté, le chaos de l’autre.

Le chaos (qui se tapi derrière le masque de clown du Joker, qui n’est jamais autre chose qu’un visage aux traits exagérés), c’est l’absence de règles (ne fut-ce que de ne pas buter ses complices), l’absence d’organisation (fut-elle mafieuse) ou de « plan » (fut-ce celui de tuer en suivant des noms sur une liste). Le seul vrai mal, le seul vrai crime — la sorcière à brûler dans notre XXIème siècle tout neuf ?  — c’est la désorganisation, la rupture du point d’équilibre. La folie véritablement criminelle est celle qui agit sans… raison, sans but. Celle qui ne veut rien, même pas s’enrichir… à la folie (c’est sûrement la plus grande hérésie dans notre société). Une folie purement destructrice. Le chaos, donc, qui choque autant les honnêtes citoyens que les criminels les plus endurcis et les fait se reconnaître comme les deux faces d’une pièce que l’on joue à pile ou face face ou face (allez voir le film ;-)) qui tourne dans le vide, solidaires.

On pourrait en parler sans fin, par exemple de la façon dont la police confond, si facilement, criminels et victimes en se fiant aux apparences. Comment le Joker, qui n’est qu’un masque, sème le chaos pour dévoiler la/sa vérité (démasquer Batman). Mais il y a d’autres messages dans ce film, certains dont la simplicité fait carrément peur: parce que nous savons que nous agissons pour une noble cause, on doit pouvoir mentir (à ses proches comme aux autres), violer la loi (notre législation, comme celle des autres pays) et même la Loi (« tu ne tueras point »). Le seul objectif étant de préserver l’idéal qui nous anime(1), le « meilleur d’entre-nous » diront Batman et le commissaire Gordon penchés sur le corps sans vie de Harvey Dent — ce meilleur fut-il à moitié rongé par la douleur et le désir de vengeance. Fut-il bâti sur un mensonge ou sur un échec(2).

Avec presque un Happy End, tout rendre dans l’ordre… (dans un ordre, et n’importe quel ordre vaut mieux que le chaos).

Toujours dans le registre des messages qu’on aurait pu qualifier d’inconscients (pas dans le sens « fou furieux », cette fois, mais dans le sens « pas conscient de ce qui se passe/se dit »), si on n’avait pas chaque fois l’impression qu’un gros néon clignotant nous les signalaient : la technologie est un outil terrible, dont l’usage irréfléchi nous plongera dans un nouvel enfer, un monde qu’un homme de bien se doit de refuser de toutes ses forces (jusque là, je me sens assez d’accord,). Mais, dieu merci, il suffit de mettre cette technologie dans des mains « lucides » et intègres, pour que tout rentre dans l’ordre (là, j’ai du mal)… Notez qu’en plus d’un homme intègre, on aura aussi besoin d’un clavier, sur lequel il pourra écrire son nom et presser la touche Entrée qui, non sans humour, ferme le film en même temps que s’éteignent tous les écrans.

zen

Ca fait partie de ce que j’aime dans certains films d’actions hollywoodiens — un truc qu’on retrouve donc rarement dans les films français, du moins dans le cinéma français d’après les années 70, qui semble s’être pris un méchant torticolis en se regardant dans un miroir — sa capacité à traduire en images et dans une histoire simple des questions ou des problèmes intéressants, sans se prendre la tête. Ok, ça veut peut-être aussi dire que c’est le seul cinéma que je puisse apprécier et qui me donne l’impression de réfléchir…

Quoi qu’il en soit, bravo si vous avez tout lu 8)

zen

(1): Pour caricaturer (chacun son tour de jouer avec la boîte de Crayola, et dite au Joker d’arrêter de les mâchouiller, ça tâche) : «ceci est un message de l’Amérique au reste du monde : on fait des choses pas très belles, ici et là. Peut-être bien qu’on le reconnaît. Mais c’est pour la bonne cause. Merci de continuer à aimer l’Amérique. »

(2) : échec et mensonges se rejoignent à la fin. Dent, le héros dont on est fier a échoué : il est tombé sous les coups du Joker et a cédé à la folie meurtrière (il porte d’ailleurs la marque de sa nouvelle laideur sur la moitié de son visage). Mais Batman et Gordon décident de cacher cela, de mentir à tout le monde (et de ne montrer qu’une face du visage défiguré de Dent à la caméra), en faisant porter à Batman les crimes de Dent. En devenant le criminel, Batman devient le seul héros véritable, mais un héros impossible à accepter : il est traqué comme un criminel. En voulant sauver l’image de Dent, il transforme le héros/idéal en un mensonge. Il échoue. Qui a gagné, à part le Joker ?

2 comments » Write a comment

  1. Intéressant !
    j’ai lu hier ou avant hier l’article de Monsieur Lâm (http://www.monsieurlam.com/2008/... et après celui-ci je me demande si ça-me-donne-pas-envie-de-me-dire-que-ça-vaut-le-coup-d’aller-le-voir-quand-même, Bravo !

    PS : Ma phrase est aussi emberlificotée que ce que j’ai réussi à comprendre sur ce film ! 😀

  2. “Le plan court où on le voit fuir en voiture de police, en zigzag, tête à l’air, est d’une beauté confondante.”

    Pas mieux. En fait, c’est en lisant cette phrase que je me suis souvenu de la sensation étrange que m’avait laissé ce plan…

    Merci pour le site, je ne connaissais pas 🙂