New York, les pieds dans l’eau…

… et les architectes, la tête dans les nuages, imaginent comment faire face à la montée des eaux non pas en essayant d’empêcher la flotte de noyer la ville, mais en repensant la ville elle-même pour composer son nouvel environnement :

“Pourquoi construire des barrages monstrueux? Nous prônons des solutions durables pour répondre aux mutations profondes de l’économie et du climat. C’est une formidable occasion de développer la ville autrement”
Les rues et trottoirs de Manhattan y sont transformés en éponges capables d’absorber les eaux lors des inondations éclair (flash flood) dues aux tempêtes. La surface de Manhattan devient un vaste filet organique, fait de plantes résistantes au sel marin et de matériaux poreux. Bref, un filtre géant, apte à nettoyer le trop-plein rejeté par le réseau d’égouts surchargé. “Toutes les infrastructures souterraines de New York datent du XIXe siècle et sont dépassées. Ainsi repensés, les rues, les trottoirs et les stationnements de New York formeraient 40 acres d’espaces verts et une vaste zone tampon entre la terre et la mer”, explique Mme Drake.

“Un questionnement global nous a amenés à trouver des solutions très locales. Qu’adviendra-t-il du port de New York quand les routes maritimes seront modifiées par l’ouverture du passage du Nord-Ouest? Il faut trouver une nouvelle vocation pour que la crise climatique n’engendre pas pour New York une crise économique”,

Visionnaire, utopiste, irréaliste ? Qui sait. Peu importe. Je ne lâche pas mon os : rêver, c’est faire. Et ce n’est pas l’application dévote des méthodes traditionnelles, ni la reproduction obstinée des usages du passé qui permettront de faire face aux nouvelles questions et aux problèmes inédits qu’amènent les changements que nous connaissons — qu’ils soient climatiques ou autres.

Réfléchir, cela ne veut pas dire trouver la solution à un problème (cette solution n’est pas cachée sous un caillou qu’il suffirait de soulever). Cela veut dire ne pas se laisser avoir par des pensées réflexes (l’eau menace la ville. Quelle solution pour la bloquer hors des murs ?), cela veut dire appréhender le problème dans sa globalité, sans se focaliser sur ce qui semble aller de soi. C’est sortir de ses habitudes, et regarder autour de soi avec un regard naïf, ou innocent. Iconoclaste.

Vivre avec l’eau.

Un article passionnant (mais trop court !): New York sauvé des eaux. Via j’ai-perdu-la-réf-désolé, sur Twitter.

Geeks du reste du monde, unissez-vous !

Le monde se divise en deux parties inégales: les USA et sa lointaine banlieue, le reste du monde. Du moins, c’est à ça que ça ressemble vu d’ici, en ce qui concerne les nouvelles technologies, et tout particulièrement la plus “nouvelle” d’entre elles: l’iPad.

Depuis quelques jours, pas un site, pas un mag, pas un blog “geek” US qui n’y va de son test de l’iPad. C’est Noel, Pâques et la Résurection (de la presse écrite, du moins elle veut y croire) en une fois ! Je vous le dis, ça ne doit pas être la franche rigolade pour les sites et les rédactions du reste du monde, condamnés à assister en spectateur à cette orgie technophilique.

Bien sûr, les plus malins et les plus doués se débrouillent pour mettre la main sur un iPad (voyez tout en bas, le 1er message). J’en connais même 1 ou 2 qui feraient bien de penser à venir prendre un thé, et pas avec les mains vides 😉

Mais même si on peut en trouver, officiellement l’iPad ne sera disponible qu’à la fin du mois. Et que restera-t-il à dire à la fin du mois qui n’aura pas déjà été dit ailleurs ? Un ailleurs qui, grâce à Internet, n’est jamais très loin. Au bout d’un clic de souris, tout ce qui est publié “là-haut” est instantanément lisible partout sur la planète (sauf peut-être du côté de Redmond — il y a des boîtes comme a qui préfèrent ignorer ce qui les emmerde, comme si par un coup de baguette magique le problème disparaissait en même temps).

C’est dur d’avoir des choses à dire d’intéressantes, mais d’être obligé de se taire et de passer après les autres. Et du coup, forcément, de donner l’impression de recopier sur le devoir des autres.

Mais il y a une morale à tirer de cette histoire, et de mon billet idiot : peu importe notre enthousiasme, notre esprit critique ou notre intelligence, nous n’avons tout simplement pas le droit de jouer dans la même cour que les geeks américains. Citoyens de seconde catégorie de cette société technologique que nous avons tant désirée, dont nous sommes nombreux à vanter aveuglément les mérites, véritables fanatiques, nous sommes punis de vivre dans la lointaine banlieue du centre du monde.

Bien entendu sont exempts de ce souci la poignée de sites qui ont déjà fait leur fonds de commerce de pomper le travail des autres et de se l’approprier, en trémoussant leur cul de putain fraîchement reconvertie au christianisme…

Mais oui, il y en a. Peu, Dieu merci. Malheureusement, ce ne sont pas les moins bruyants.

A quoi ça sert, un ordinateur ?

Un nouvel entretien rafraîchissant sur the setup, avec Bobbie Johnson, qui se termine sur la question rituelle de cette géniale série :

What would be your dream setup? (Quel serait l’installation de vos rêves ?)

For me, the object of my machine is just to try and remove as many barriers as possible between my brain and the page. I want to get ideas out fast, squeeze words out of the spigot. So, really, I’d appreciate some sort of cybernetic link that extrudes fully-formed sentences from my brain into a computer.

Traduit à la va-vite (je dois aller bosser), ça donne :

Pour moi, l’intérêt d’une machine est de supprimer autant de barrières que possible entre mon cerveau et la page. Je veux récupérer les idées rapidement, presser les mots hors du tube. Dès lors, j’appréciérais vraiment une sorte de liaison cybernétique qui extraie des phrases entièrement formées directement de mon cerveau vers l’ordinateur.

Et moi, alors : plus aucune coquille lors de la frappe. A moins que les coquilles ce soit dans ma tête qu’elles se forment ?

Quadraturin

From outside there came a soft knock at the door: once. Pause. And again – a bit louder and bonier: twice.
Sutulin, without rising from his bed, extended – as was his wont – a foot towards the knock, threaded a toe through the door handle, and pulled. The door swung open. On the threshold, head grazing the lintel, stood a tall, grey man the colour of the dusk seeping in at the window.
Before Sutulin could set his feet on the floor the visitor stepped inside, wedged the door quietly back into its frame and, jabbing first one wall, then another, with a briefcase dangling from an apishly long arm, said, “Yes: a matchbox.”
“What?”
“Your room, I say: it’s a matchbox. How many square feet?”
“Eighty-six and a bit.”
“Precisely. May I?”

Ce personnage qui, dans un instant, va entrer dans la minuscule chambre de Sutulin, va lui proposer un échantillon de Quadraturin, une substance censée faire s’agrandir les murs, et donc s’agrandir cette pièce “à peine plus grande qu’une boîte d’allumettes”.

Sutulin va appliquer la pommade, mais pas exactement comme recommandé sur la notice d’utilisation. Le lendemain matin, au réveil, il découvre avec joie sa pièce agrandie :

Everything was the same: the skimpy, threadbare rug that had trailed after the table somewhere up ahead of him, and the photographs, and the stool, and the yellow patterns on the wallpaper. But they were all strangely spread out inside the expanded room cube.
“Quadraturin,” thought Sutulin, “is terrific!”

Mais la pièce conitinue de grandir, de façon anarchique. Et celle qui était autre fois si petite qu’il lui suffisait de tendre la jambe, depuis son lit, pour ouvrir la porte à un visiteur, se mue en un espace indéfini où plus aucun repère ne vaut, et dans lequel s’aventurer est une expédition bien périlleuse :

The apartment was indeed sleepy and dark. Sutulin walked down the corridor, straight and to the right, opened the door with resolve and, as always, wanted to turn the light switch, but it spun feebly in his fingers, reminding him that the circuit had been broken. This was an annoying obstacle. But it couldn’t be helped. Sutulin rummaged in his pockets and found a box of matches: it was almost empty. Good for three or four flares – that’s all. He would have to husband both light and time. When he reached the coat pegs, he struck the first match: light crept in yellow radiuses through the black air. Sutulin purposely, overcoming temptation, concentrated on the illuminated scrap of wall and the coats and jackets hanging from hooks. He knew that there, behind his back, the dead, quadraturinized space with its black corners was still spreading. He knew and did not look round.

Géant.

Quadraturin” Sigizmund Krzhizhanowsky.

Cette nouvelle, ainsi que six autres, est également disponible dans un recueil : Seven Stories. Cette édition aurait pu être réalisée avec un peu plus de soins, mais ça reste plus confortable que lire à l’écran. En plus, c’est un auteur qui vaut le détour.