apprendre à apprendre

Nous devons d’abord réinstitutionnaliser l’école jusque dans son architecture. Si les lycées napoléoniens ont si bien fonctionné, c’est qu’à mi-chemin entre la caserne et le couvent, ils alliaient l’ordre et la méditation. Réinstitutionnaliser l’école, c’est y aménager des situations susceptibles de susciter les postures mentales du travail intellectuel.

Il est essentiel d’y scander l’espace et le temps, d’y structurer des collectifs, d’y instituer des rituels capables de supporter l’attention et d’engager l’intention d’apprendre…

Nous devons ensuite, contre le savoir immédiat et utilitaire, contre toutes les dérives de la « pédagogie bancaire », reconquérir le plaisir de l’accès à l’oeuvre. La mission de l’école ne doit pas se réduire à l’acquisition d’une somme de compétences, aussi nécessaires soient-elles, mais elle relève de l’accès à la pensée. Et c’est par la médiation de l’oeuvre artistique, scientifique ou technologique que la pensée se structure et découvre une jouissance qui n’est pas de domination, mais de partage.
(…)
L’accès à l’oeuvre, parce qu’elle exige de différer l’instrumentalisation de la connaissance et d’entrer dans une aventure intellectuelle, se heurte à notre frénésie de savoir immédiat. Car les enfants de la modernité veulent savoir. Ils veulent même tout savoir.
Mais ils ne veulent pas vraiment apprendre.
(…)
Que savons-nous de ce que veut dire « apprendre » ? Presque rien, en réalité : nous passons sans transition du rat de laboratoire et de la psychologie cognitive aux compétences qui intéressent les entreprises. Mais l’essentiel se trouve entre les deux, c’est-à-dire l’acte d’apprendre, distinct de connaître, auquel nous ne cessons, à tort, de le ramener.

Entretien avec Marcel Gauchet et Philippe Meirieu sur l’éducation

Coucher sur le papier

Vous connaissez l’expression “coucher quelqu’un sur son testament” que l’on utilise quand on lègue quelque chose à quelqu’un : moi, David Bosman, sain de corps et d’esprit, je lègue à Bill Gates ma collection d’antivirus périmés. Ainsi couché, on sait que sauf catastrophe ou acte mal intentionné, ce qui est écrit sur le papier durera aussi longtemps que durera le papier. Longtemps.

Pour des mots, c’est rassurant d’être couché sur du papier. Le papier est une technologie fiable.

Pourtant, c’est une vieille technologie. En fait, elle est même carrément obsolète si on la compare aux outils modernes de prise de notes : le papier c’est pas un Mac (ou un PC), ça n’a pas de clavier ni d’écran, c’est même pas tactile comme un iPad ou un iPhone — tout ce que je réussirai jamais à faire en tapant du bout du doigt sur une feuille de papier c’est d’avoir l’air particulièrement con. En plus de ça, le papier c’est pas numérique ni “social” pour un sou : y a ni WiFi, ni Bluetooth, ni 3G, il n’y a aucun bouton à cliquer pour Liker ou Twitter ces quelques mots, et va-t’en essayer de rafraîchir tes abonnements RSS depuis un bout de papier. En plus de ça, le papier c’est monotâche. Au fond, le papier c’est une vieillerie analogique, qui ne sait rien faire, à part durer.

Pourtant, c’est une de ces vieilleries analogiques qui ne sait rien faire que j’ai envie de partager avec vous. Une des feuilles que j’ai sortie d’un classeur, cette nuit :

Short
C’est le scan de la première page d’une nouvelle commencée en 1997 (abandonnée depuis) dans laquelle je parlai d’amitié et d’amour et, forcément, de trahison.

C’est du papier avec un peu d’encre. Et c’est aussi figé que le sourire d’un politicien. Je ne peux rien faire de cette feuille, sauf la lire, aujourd’hui comme le jour où je l’ai imprimée. Il y a quatorze ans de ça.

Quatroze ans de fonctionnement ininterrompu, d’attente patiente que je la reprenne en main pour la relire et pouvoir me transmettre son message. Sans perte de données, sans plantages, sans mises à jour, sans avoir à racheter une application ou un ordinateur capable de la lire. Juste ouvrir un classeur.

Bien entendu, avant cette feuille de papier, il y a eu le texte rédigé sur un ordinateur, et un fichier numérique enregistré quelque part. Mais ce fichier, comme beaucoup d’autres avec lui, a disparu depuis longtemps : détruit ou, cela ne fait aucune différence, perdu quelque part sur une disquette elle-même perdue ou devenue illisible. Sans cette copie papier, cette histoire n’existerait tout simplement plus — en lisant sa première page, certains me diront que ça vaudrait peut-être mieux, mais c’est une autre question.

Quoi qu’il en soit, ça me fait réfléchir.

Si l’on excepte les manuels informatiques que j’écris pour gagner ma croûte et qui sont vendus sous forme imprimée — que restera-t-il de ce que j’écris aujourd’hui en 2025 (dans 14 ans) ? Et sous quelle forme ? Et accessible à qui ? Tout ce que j’écris est numérique et si rarement imprimé : j’ai tout confié à l’ordinateur. En plus de ça, tout est chiffré (sauvegardes comprises) de façon à n’être accessible que par moi seul. Est-ce donc à un ordinateur qu’il faut confier nos souvenirs, tout ce que l’on souhaite pouvoir garder ou transmettre après soi ?

Ça me fait aussi réfléchir à tout autre chose : à la façon dont je m’organisais et au genre de notes je prenais à l’époque, quand l’ordinateur n’était pas encore devenu ce hub omnipotent voulant/pouvant tout contrôler (écrits, musique, vidéos, photos, données personnelles, courriers, bavardages), quand toutes mes notes, avec mes réflexions et mon humour débile, vivaient leur vie à côté de l’ordinateur — et moi avec elles — sans avoir besoin de lui ou d’aucune application pour servir à quelque chose, déposées en vrac dans une pile de bloc-notes à spirales ou de carnets d’écolier.

J’essaye de me souvenir de la façon dont je travaillais et de ce que j’écrivais quand je travaillais sans copier-coller, sans Spotlight pour trouver instantanément ce que je cherche, sans syncro des données sur iPhone ou iPad, sans cloud, sans publication d’un clic sur le blog… Je sais que tout est infiniment plus pratique, plus simple et plus rapide aujourd’hui. Je sais que tout est mieux.

En relisant cette feuille de papier posée sur le bureau, devant mon clavier, je me demande juste si tout ce mieux me sert à quelque chose.

Cours, ForrestRSS, cours !

Dare I say it, but the quality of my life and work improved when I went without RSS. And I think it might for you, too.

Jacqui Cheng: Why keeping up with RSS is poisonous to productivity, sanity

En français, on pourrait dire :

Oserais-je dire que ma qualité de vie s’est améliorée quand je me suis retrouvé sans RSS. Et je pense que ça pourrait le faire, pour vous aussi.

Il ne s’agit évidemment pas d’abandonner le RSS parce que “c’est le mal”, mais de choisir (plus) soigneusement les sites auxquels nous nous abonnons, de choisir pour quels sites et pour quel(le)s auteurs l’on est prêt à sacrifier une minute ou une seconde de notre temps. Un temps incroyablement précieux — chaque seconde qui passe est décomptée du temps qui nous reste à vivre.

Internet ressemble de plus en plus à une TV : la même soupe est servie partout, dans des bols dont seule la couleur diffère. Vous voulez vraiment qu’Internet devienne la même merde que la TV ? Non, alors soyez plus exigeant sur la qualité de ce que l’on vous sert. Faites le tri.

Comment ne pas gaspiller son temps, quelques suggestions (ou de quoi en gaspiller encore un peu plus) :