En partie suite à ce billet, Karl revient sur la question du droit à l’image. Je ne l’ai peut-être pas dit assez clairement : il a totalement raison de refuser cet état de fait.
La société qui a réalisé l’illumination de la tour Eiffel a déjà été payée pour cela, l’architecte du Palais des Congrès de Montréal ou celui de Excentris ont déjà été rémunéré pour leur oeuvre. Interdire de prendre des photographies, c’est un acte lamentable et uniquement commercial. Cela n’a rien à voir avec le respect du travail de l’artiste.
J’en profite pour saisir la balle au rebond.
Karl précise qu’il ne s’intéresse qu’à un cas précis, mais la question du droit à l’image recouvre des tas de situations différentes et de façon très floue. C’est ce flou qui permet tous les excès et les dérives mercantiles. Il n’y a qu’une loi, en France ou au Canada ;-), qui puisse tenter d’apporter un peu de lumière dans ce brouillard où se mélangent allégrement droit à l’image de soi et exploitation commerciale de l’image d’un bien, sens des affaires et souci artistique ou simple tourisme photographique.
Cette confusion des genres est-elle fortuite ? N’est-elle pas révélatrice de notre société, de l’idée que nous nous faisons de nous-même et de l’art ? Qu’est-ce qui n’est pas une image dans notre petit monde ? La politique est un spectacle avec sa chorégraphie, l’amour, le sexe, tout. Tout est (télé)visuel. L’art tout particulièrement. Dans une société où l’image est un capital il n’est pas étonnant que l’on veuille se la préserver, ni que beaucoup tentent de tirer la couverture à eux. Malheureusement pour ceux qui veulent uniquement faire de la photo.
Souvenons-nous des sourires méprisants ou de l’étonnement sarcastique qui accompagnaient les récits des premiers voyageurs-photographes revenant des contrées « sauvages », quand ils racontaient l’angoisse des « primitifs » que la photo puisse emprisonner leur âme.
Ahah ! Les naïfs. Nous ne sommes pas si bête. Non, nous avons seulement peur de ne pas recevoir notre part de l’hypothétique gâteau.
Il y a pourtant une différence entre les « primitifs » et nous : il n’y a aucune spiritualité dans notre refus, juste un réflexe animal, carnassier. Aucune trace d’humanité non plus : nous protégeons avec la même férocité nos « biens », de vulgaires objets. Exactement comme certains vont tuer pour sauver leur autoradio… Ce serait donc ça l’âme que l’occidental du XXIème siècle tente de protéger du méchant photographe ? Une touffe de poil sur le crâne, un menton rasé ou un peu de maquillage, un pantalon ou une jupe de marque et puis quoi ? Un chien, un chat, quatre murs et un pot de fleur, un job bien sûr et un autoradio ? Sa propriété privée (de l’essentiel…) ?
Mettre au même niveau ce que l’on est (l’idée que l’on a de soi) et les biens que nous possédons , c’est s’accorder bien peu de valeur. C’est se préparer à n’être guère plus qu’un objet parmi les objets. Etre jetable ?
Un autre problème, c’est que « la photographie » n’a pas une aura « artistique » très visible, très populaire. Combien ne verront jamais la moindre exposition dans leur vie ? Et parmi ceux-là, combien ne voient dans la photo que des images-butin du paparazzi voleur d’images, ou des souvenirs de vacance ?
Dans ce dernier cas ce sont nos photos il n’y a donc aucun problème à en faire. Généralement ce sera une photo soporifique incapable de survivre hors du cercle familial et des malheureux amis qui subissent les soirées dias/diaporama. Dans le premier cas, c’est tout autre chose : la photo est diffusée le plus largement possible. Elle concerne sans discrimination des personnes ou des choses qui font les choux gras de la presse à scandale et people. Le voleur d’images est un homme d’affaire et ses photos n’ont généralement ni beauté ni qualité : cela n’a aucun intérêt pour lui, elles doivent juste montrer quelque chose (gens ou objets) —  c’est du « porno/fétichisme social », ou quelque chose dans ce genre.
Cette absence de qualité donne à ces photos un air de famille avec les photos « souvenirs de vacance » et c’est justifié car il s’agit de montrer à peu près les mêmes choses, du moins de saisir un objet dans le viseur même maladroitement, même partiellement (un bout de fesse, un visage flou, quelques briques d’un château ou le regard vide d’un enfant mourant — ce n’est d’ailleurs pas inédit que des photos d’amateurs soient utilisées dans la presse : ce genre de photo ne demande qu’une qualité : être là au bon moment. De là à rêver sur des fortunes facilement gagnées (réelles ou non) à l’aide de quelques clichés tout en contemplant ses propres mauvaises photos… N’importe qui armé d’un appareil photo devient donc potentiellement le paparazzi des autres. Un voleur de butin. Ca marche même pour les non-photographes : les procès intentés par les « victimes » sont autant de gains qui laissent rêveur.
Rêver, toujours. Dans cette presse là, le rêve est lié à l’argent. On rêvera sur la richesse et on cauchemardera sur l’insupportable misère d’autres malheureux. Ce mélange maladif entre rêve et pognon, c’est la photographie qui en témoigne ou qui lui sert d’éprouvette. Dès lors, pour peu qu’on ne connaisse que ce genre de presse, la photographie est complètement déconnectée de la notion d’oeuvre d’art, de démarche artistique (ce que vous voulez qui implique : recul, travail, patience, souci du détail et de l’ensemble, recherche d’une composition ou d ‘une lumière, même violente ou choquante, etc.). Collection de clichés ou façon plus ou moins honteuse de gagner du pognon sur le dos des « autres »., entre ces deux extrêmes, dont on pensera ce qu’on veut, il y a un grand vide, sans nuance.
C’est la même fétichisation économique dans les lieux culturels ou dans les institutions publiques : on ne voit plus dans l’oeuvre que l’objet dans lequel elle est exprimée, un objet que l’on peut posséder et qui peut rapporter. Comme si telle sonate de Beethoven était ce CD sur laquelle elle est enregistrée. De là les dérives que nous sommes nombreux à déplorer. La photo en tant qu’art n’échappe pas au phénomène : la vogue des tirages vintage n’exprime que le culte de l’objet (une feuille de papier) et peu importe la beauté du tirage.
Je suis persuadé qu’à plus long terme, ce ce genre de pratiques favorise la disparition d’idées ou de concepts aussi important que « bien commun », « espace public » ou même celui de « personne » ou « d’expression », au profit d’autres plus mercantiles.
Une loi, à mon avis, peut seule nous donner les moyens de remettre ces pratiques en question, par exemple en questionnant la légitimité d’institutions publiques ou financées par l’argent public qui s’approprient les droit d’exploitation de l’image de biens publics, ou de remettre en question les règlements et les décisions administratives qui restreignent nos droit d’usage de ces biens publics.
La prochaine étape c’est la restriction du « droit à l’utilisation des mots » à des fins commerciales ou non. Un langage avec des mots réservés… payants. Un langage privatisé, avec un forfait mensuel par personne de mots courants et un programme (? greffé dans la gorge ?) qui compterait les occurrences de chaque mot et empêcherait tout dépassement de crédit… et pour les bavards de mon genre des fins de mois difficiles : le capital de mots, toujours trop petit, épuisé dès la deuxième semaine de chaque mois… Obligé de se taire ou de payer une prime 😉
Je suis vraiment très bavard. Je me tais 😎
