Du porno, de la politique et de la culture

Nous sommes sur Mars. Début juillet 2111, le matin. Confortablement installé sur sa terrasse pressurisée, avant de prendre la navette pour son travail, Jkhnd’lkiy savoure une tasse d’un savoureux café récolé au pied d’Olympus Mons et se tient informé de l’actualité et des potins en faisant défiler les derniers tweets sur sa tablette tactile. Comme toujours, la crise économique tient le haut du pavé (la vie est dure sur Mars et les emplois sont rares) ainsi que la véritable guerre déclarée par l’Union des Marchands Planétaires contre l’Hypernet, qui n’en fini pas de mettre à mal leur monopole dans la commercialisation des produits d’importation terrienne (nourriture, matières premières mais aussi tous les produits culturels).

Jkhnd’lkiy, sourit en caressant distraitement son authentique reproduction d’un stylo-plume en or 18 carats du XX siècle, qu’il repose sur un véritable facsimilé du célèbre carnet noir utilisé par de fameux auteurs — des importations terriennes exceptionnelles, et aujourd’hui totalement illégales, qui ne lui ont pourtant rien coûté ou presque. En effet, le système de téléportation de l’hypernet permet d’envoyer aussi facilement un grain de riz qu’un avion à l’autre bout du système solaire, en un seul clic, presque instantanément : le temps de le recréer par impression 3D.

L’hypernet est en train de tout changer : il n’y a plus aucune raison que les clients acceptent de payer une fortune pour accéder aux produits terriens, ni que ceux-ci soient réservés à une élite économique qui a les moyens de se les offrir.

Paniqués, les membres de l’Union des Marchands Planétaire ne savent faire que deux choses : du lobbying auprès des Grands Anciens, pour les convaincre que cette technologie est mauvaise et qu’elle doit être interdite, et traquer tous les utilisateurs de l’hypernet. Enfin, tous les utilisateurs sauf eux : car leur objectif est bien entendu de s’approprier cet outil incroyable et de s’enrichir encore plus grâce à lui. Jouant sur l’incompétence ou la corruption des Grands Anciens, ils sont ainsi parvenus à faire voter des lois qui interdisent presque complètement l’usage de l’hypernet aux simples particuliers, ou seulement de façon à “consommer martien”.

La science-fiction, c’est fun : ça ferait une chouette histoire, vous ne trouvez pas ? Nos amis martiens sont-ils condamnés à subir les lois scélérates d’élus qui sont ouvertement stupides ou vendus aux intérêts de quelques groupes marchands ?

Non, bien sûr.

Pas plus que nous, en France, ne serions condamnés à accepter la censure que pourrait vouloir mettre en oeuvre un certain éditeur contre une bibliothèque électronique canadienne, un site Web bien connu, qui propose en libre téléchargement des versions électronqiues d’ouvrages vendus ici uniquement en version imprimée.

Si j’étais auteur de SF, je ferais donc en sorte que mes personnages martiens, de façon à contourner d’aussi mauvaises lois, utilisent un proxy. C’est-à-dire un intermédiaire, une identité bidon, entre leur connexion hypernet (celle qui les identifie de façon unique sur le réseau) et le site qu’ils visitent (et qui garde des traces de leur connexion).

Pour bien faire, en plus du proxy, ils utiliseraient aussi un VPN (un réseau chiffré entre leur connexion hypernet et le proxy) pour que personne, pas même leur fournisseur d’accès ne puisse savoir les sites qu’ils visitent. On parlerait alors d’anonymat.

Par exemple, ils utiliseraient un service comme l’équivalent martien de iPredator. Ou, mieux encore (et gratuit, lui), de Tor (dont je vous parlai ici) qui offre à la fois un VPN et un proxy.

Dans le cas de Tor, notre martien se retrouverait en réalité dans un véritable réseau de relais entre sa connexion et le site hypernet qu’il désire visiter, de façon à ce que personne ne puisse connaître sa véritable identité (les relais changeant régulièrement pour encore compliquer les choses et étant ignorants les uns des autres) et cela sans passer par un serveur centralisé, rendant encore plus difficile, pour ne pas dire impossible toute traque de la part de l’Union des Marchands Planétaires.

Bien sûr, l’intérêt de l’Union des Marchands Planétaires serait d’empêcher la publication de ce genre d’astuces et/ou de faire croire que c’est illégal ou que c’est utilisé par des pervers sexuels obsédés par les hermaphrodites cannibales de Ganymède, ou par les terroristes de la ceinture d’astéroïdes. Ou encore que c’est trop compliqué à mettre en oeuvre par un simple mortel.

Sauf que non, justement : c’est d’une simplicité enfantine.

Dans le cas de Tor, il suffit d’installer le bundle Tor correspondant au système d’exploitation de l’ordinateur (Mac, GNU/Linux ou même Windows) et puis de le démarrer. Il se charge de tout, tout seul.

Une fois qu’il s’est correctement configuré et connecté au réseau (cela peut prendre quelques instants), il lancerait alors une version spécifique de Waterchicken (l’équivalent martien du navigateur Web terrien Firefox) entièrement personnalisée pour laisser le moins de traces possible sur l’ordinateur et sur l’hypernet). C’est tout, notre martien pourrait surfer anonymement sur l’hypernet et téléporter absolument tout ce qui lui chante.

Oublions donc nos martiens. Revenons sur Terre, et réfléchissons aux véritables enjeux, car cela laisse songeur quand on y pense.

Tor est majoritairement utilisé par des dissidents politiques, dans des pays aussi respectueux des droits de l’homme que la Chine, l’Iran, la Syrie, etc. Il est aussi utilisé par des journalistes qui veulent protéger leur anonymat et celui de leurs sources de l’inquisition de certains gouvernements un peu trop zêlés. Cela n’inquiète personne d’avoir à recourir au même outil, en France, pour accéder à de la culture ? vraiment ?

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Seule solution “légale”, sans rire ?, prendre l’avion et me connecter à Internet depuis le Canada. Et cela pour avoir le droit d’accéder à la version électronique de textes qui peuplent depuis des années ma bibliothèque (et celles de toutes les personnes à qui j’ai offert les ouvrages). C’est stupide.

MAJ plus tard dans la journée : toute ressemblance avec cette affaire serait purement accidentelle. Bien entendu.

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