Luke la Main Froide

Y a des hasards, comme ça, qui vous replongent quand vous aviez douze ans et que vous passiez une partie de vos vacances d’été et de vos WE chez votre père, solitaire, à dévorer — quand vous n’étiez pas dans sa bibliothèque — son inépuisable collection de cassettes Betamax, toutes des copies pirates, en ayant l’impression de découvrir le plus grand trésor au monde en vous (re-re-re-re-re-)passant, avec un discernement inversement proportionnel à votre gourmandise pour les images, en avalant sans sourciller les choses les plus infâmes et les plus purs chefs-d’oeuvre, La rage du tigre (1971), Patton (1970), Bullitt (1968), Le convoi (1971), Harold et Maude (1971), Rocky (1976), Rambo (1982), M.A.S.H. (1970), 2001 Odysée de l’espace (1968), ses films de culs (désolé papa, ta cachette était trop naze), Butch Cassidy et le Kid (1969), La horde sauvage (1969), French Connection (1971), Marathon man (1976), Taxi driver (1976) ou encore Le juge Roy Bean (1972, peut-être le film avec Newman que j’aime le plus, avec) Luke la Main Froide (1967), etc.

Des hasards disais-je, comme ce matin un passage éclair dans la librairie en bas de chez moi, et mon regard qui tombe sur ce drôle de crucifié sans sa croix, et ce titre qui me ramène 28 ans plus tôt, quand j’avais douze ans et que je passais une partie de mes vacances et de mes WE chez mon père, solitaire, à dévorer…

Lukemainfroide

Luke la Main Froide. J’ai dû voir ce film un demi-million de fois. Forcément, je vais lire le roman dont il a été tiré.

Je viens juste de le commencer, et si le film est différent dans sa construction il restitue vachement bien l’atmosphère du roman. La sueur, la chaleur, la crasse, l’absence d’intimité, le vide et l’abrutissement presque complet. Presque.

Si vous n’avez jamais vu ce film, dépêchez-vous de le voir. Il a sans doute vieilli, surtout depuis ces dernières années. C’est plein d’archétypes, vous diront en pinçant le nez les gens savants. Comme toutes les bonnes histoires, serais-je tenté de leur répondre.

Je ne peux pas encore vous conseiller le roman. Juste vous signaler que le démarrage se fait plutôt en douceur sur les quarante premières pages en nous faisant toucher du doigt le camp et l’état d’esprit des détenus condamnés aux travaux forcés le long des routes poussiéreuses de Floride. C’est plutôt bon.

Je ne suis pas certain d’apprécier autant le style de l’auteur (du traducteur ?), mais ce qui compte dans cette remarque mesquine et trop hâtive c’est “je ne suis pas certain”, parce que j’en sois fan ou pas, je dois bien reconnaître que ça marche.

Après avoir fait ce qu’on m’avait demandé, j’ai repris ma place. Boss Godfrey marchait lentement une fois de plus vers le début de la file, je ne voyais que son dos et il balançait sa Canne de côté et d’autre en tirant sur son cigare. Puis il a laissé sortir un pet de fayot classique. Un petit. Du genre affamé. Et une fois de plus je me suis posé des questions sur Boss Godfrey et les autres matons, réfléchissant sur leur réalité en tant qu’êtres humains. Mais tout ce que je pouvais faire c’était lancer des regards de côté à distance en supposant qu’ils devaient réagit aux influences de la nourriture et du repos, à l’état de leurs intestins et à leurs amours. Le bien-être des Hommes Libres est une chose au sujet de laquelle nous, les forçats, nous nous inquiétons toujours. Tout comme à un moment de notre vie nous nous intéressions aux humeurs de nos juges. Pourtant, pour nous, les Hommes Libres resteront toujours des formes plates, de minces silhouettes découpées et collées sur le mur du ciel.
Il y a les rumeurs. Boss Godfrey avait été un chauffeur de car Greyhound. Sa famille faisait partie des pionniers du Territoire de Floride bien avant qu’il ait été pris à l’Espagne. Sa femme l’avait quitté. Il avait dilapidé un immense héritage de bétail légué par son père. Sa petite amie est serveuse dans un bastringue pas loin de Vero Beach.
Mais en fait nous ne savons rien. Nous ne connaissons pas son âge ni où il vit. Nous ne savons pas d’où il vient ni ce qu’il pense ou croit. Tout ce que nous savons c’est qu’il commence à avoir du ventre, qu’il a des rouflaquettes et qu’il est un extraordinaire tireur à la carabine. (…)

Luke la Main Froide, Donn Pearce
Prix: 20 € (si vous êtes assez nombreux à l’acheter en suivant ce lien, vous contribuerez à m’offrir un bon thé)
256 pages
Editeur : Passage du Nord-Ouest (21 mars 2011)
Collection : Short Cuts
Langue : Français
ISBN-10: 2914834446

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