En attendant nos lectures d’enfance

C’est toujours dangereux de rouvrir un livre lu dans l’enfance — confronter le souvenir qu’on en garde, à la réalité du texte, ça peut être fatal.

Profitant d’une insomnie, je me suis replongé cette nuit dans En attendant l’année dernière, pour rapidement réaliser que je me forçais à tourner une page après l’autre, je m’emmerdais ferme dans ce roman — qui ne démarre que très péniblement qu’à la fin du chapitre 7 pour, au final, ne jamais vraiment réussir à décoller, malgré de très chouettes idées — dont j’avais gardé le souvenir d’un trépidant mélange de SF et thriller politique, un truc décalé et très original. C’est même le roman qui m’avait m’avait me ruer sur tous les autres textes de Philip K. Dick.

Pour ajouter à la confusion : je ne connaissais absolument pas Dick, à l’époque je finissais de lire Asimov dont les histoires de robots me semblaient tellement audacieuses (la claque), et je n’avais acheté ce roman qu’à cause de la couverture de l’édition de poche, barge et bariolée (et qui n’a à peu près rien à voir avec l’histoire, bien entendu) :

En Attendant l Annee Derniere.2
Une voiture volante pilotée par une espèce de fourmi géante — avec une fille sexy comme passager — poursuivie par un Stuka ? Avec un titre aussi déconcertant ? Comment résister.

Bref, avec pas mal d’efforts, je l’ai terminé vers 5h ce matin sans parvenir à décider si j’étais plus déçu du roman ou, en me forçant à le relire, d’avoir cassé un si chouette souvenir.

Pour ne pas rester sur un échec, et parce qu’il y a des jours où l’on a besoin de complètement échapper à son quotidien, je viens de me replonger dans un de ses classiques, une valeur sure : Ubik (1966).

Bonne nouvelle : mon plaisir est intact, je ne m’interromps que le temps de poster ce passage qui résume bien la relation de nombreux personnages de Dick à la technologie et à la société de consommation :

(…) il se dirigea d’un pas décidé vers la porte du conapt et appuya sur le bouton commandant la libération du verrou.
La porte refusa de s’ouvrir et déclara :
— Cinq cents, s’il vous plaît.
À nouveau il chercha dans ses poches. Plus de pièces ; plus rien.
— Je vous paierai demain, dit-il à la porte. (Il essaya une fois de plus d’actionner le verrou, mais celui-ci demeura fermé.) Les pièces que je vous donne, continua-t-il, constituent un pourboire ; je ne suis pas obligé de vous payer.
— Je ne suis pas de cet avis, dit la porte. Regardez dans le contrat que vous avez signé en emménageant dans ce conapt.
Il trouva le contrat dans le tiroir de son bureau ; depuis que le document avait été établi, il avait eu besoin maintes et maintes fois de s’y référer. La porte avait raison ; le paiement pour son ouverture et sa fermeture faisait partie des charges et n’avait rien de facultatif.
— Vous avez pu voir que je ne me trompais pas, dit la porte avec une certaine suffisance.
Joe Chip sortit un couteau en acier inoxydable du tiroir à côté de l’évier ; il s’en munit et entreprit systématiquement de démonter le verrou de sa porte insatiable.
— Je vous poursuivrai en justice, dit la porte tandis que tombait la première vis.(…)

(Philip K. Dick, “Ubik”)

Ubik.2

Si vous n’avez jamais lu Philip K. Dick — vous passez à côté d’un des plus grands auteurs de SF — sachez que pas mal de ses textes (romans ou nouvelles) ont servis de base à des films du genre de Blade Runner, Total Recall, Minority Report, A scanner Darkly, Paycheck et même on le trouve derrière un film comme The Truman Show. Et qu’on voit sa patte dans des films comme Matrix, Gattaca ou ExistenZ… Et que j’espère toujours voir certains autres de ses textes enfin adaptés au cinéma 😉

Si vous vous demandez par quoi commencer : Ubik et Le maître du haut château me semblent deux bons candidats (dans leurs nouvelles traductions, chez Folio si je ne me trompe). Je vous conseillerais bien aussi l’intégrale de ses nouvelles (nouvelles trad, aussi), en deux volumes chez Denoël, mais on y trouvera le pire comme le meilleur : si c’est une excellente façon de voir la richesse de son univers et sa capacité à faire des variations sur un thème, et si c’est une façon de réaliser à quel point il a influencé le travail de tant de monde dont on apprécie aujourd’hui les oeuvres, le risque est également réel de tomber sur quelques textes qui ne donneront pas envie de lire le reste. Au fond, c’est rassurant de se dire que Dick n’était pas parfait.