Choix d’une liseuse : les joies des DRM

Pour la fin de ses études primaires (elle recevra fin juin le brevet qui lui permet de passer en Humanités, je crois que c’est l’équivalent du Collège en France), je souhaite offrir à ma nièce une liseuse.

La question est : laquelle ?

En effet, du choix de la liseuse dépend ce qu’elle pourra lire dessus : les catalogues étant presque tous incompatibles et verrouillés par des DRM.

Le premier choix, vu le catalogue en français comme en anglais, va au Kindle. C’est d’ailleurs celui que j’utilise personnellement. Mais cela me pose un problème car, si j’utilise un Kindle, c’est uniquement parce que je sais comment casser les DRM utilisées par Amazon et ainsi “libérer” les ebooks que j’achète, pour ne pas dépendre de Amazon si je souhaite les relire dans quelques années ou pour les lire sur une autre interface que le Kindle.

Je sais comment faire. Mais je sais aussi que c’est illégal. Je me vois donc mal expliquer à ma nièce de onze ans comment craquer du code pour contourner une législation, même quand elle est aussi inepte qu’elle l’est en l’occurrence. Je préfère, et de loin, qu’elle apprenne à (faire) changer ces lois en tant que citoyenne.

Si je souhaite respecter la légalité, mon choix se résume donc à :

  • Soit avaler la pilule et l’initier à la e-lecture en courant le (trèèèèès gros) risque de l’enfermer dans le petit royaume d’Amazon, une entreprise privée, et que cet enfermement lui devienne vite naturel. Je dis ça, mais il a suffit de discuter posément avec elle, en se basant sur des exemples concrets, pour qu’elle comprenne les risques que représente un outil comme Facebook utilisé sans aucun sens critique…
  • Soit ne lui proposer qu’un catalogue de titres vendus sans DRM (domaine public et petits éditeurs, pour l’essentiel). Mais c’est se limiter à un catalogue vraiment très spécifique, qui risque de ne pas la séduire…

Dans les deux cas, le choix me semble potentiellement néfaste : elle grandira en acceptant l’idée qu’il est naturel de ne pas posséder ses livres, dont elle ne serait que la locatrice d’un droit de lecture. La possession n’est pas une nécessité en soi, nous sommes d’accord, mais c’est tout autre chose que d’être à la merci des caprices d’un diffuseur, ou encore courir le risque de dépendre d’une marque et d’un outil pour accéder au contenu d’un livre, ou de ne pas pouvoir acheter un livre parce qu’il n’est pas disponible chez ce diffuseur. Ou alors, c’est courir le risque qu’elle découvre la lecture numérique avec un catalogue trop léger pour la séduire…

Il y a d’autres pistes, bien entendu :

  • Lui offrir un iPad ? Cela ne ferait que décaler le problème, en remplaçant le verrou Amazon par le verrou Apple.
  • Oublier les ebooks ? Lui offrir des livres à l’ancienne, imprimés sur des cadavres d’arbres. Sauf que, si je compte lui offrire de beaux livres imprimés, j’imagine mal sa génération vouer le même culte sentimental (j’ai pas écrit “niais”, notez) que certain(e)s d’entre-nous envers quelques grammes de pulpe de bois, d’encre et de colle assemblés à la hâte. Leurs lectures seront numériques, aussi certainement que notre musique, nos films et nos photos sont numériques.
  • Attendre que le marché se décide à tuer les DRM ? Voir ce qu’en dit Charles Stross, avec lequel je suis 100% d’accord. Mais il faut attendre, et elle n’attendra pas pour grandir…

Si je ne veux pas attendre que le marché ouvre les yeux ou que le législateur se souvienne de qui est son véritable patron (et que ma nièce arrive à l’âge de la retraite), je peux aussi me transformer en pirate pour ses beaux yeux. Sans qu’elle en sache rien, dans un premier temps du moins, je peux me charger de débarrasser de leurs DRM les bouquins qu’elle achèterait. Elle ne violerait aucune législation, c’est moi qui le ferais pour elle. Le seul vrai risque à mes yeux, c’est qu’elle puisse me le reprocher, plus tard… et je serais d’accord avec elle : ce n’est pas une bonne solution de contourner la loi.

De ce point de vue, si j’opte pour cette option, aussi verrouillé soit-il, le Kindle serait à nouveau la plus intéressante des liseuses : lui offrant accès à tout le catalogue Amazon (car il s’agit bien de payer nos ebooks, juste d’en virer les DRM après achat), en plus du reste.

Je vous avoue que j’éprouve un immense sentiment de frustration et d’énervement : avoir à choisir entre respecter une législation inepte et attendre le bon vouloir des éditeurs, et pouvoir mettre entre les mains d’une enfant tous les livres que j’aimerais lui faire lire, sous forme numérique.

C’est stupide, et ce n’était pas ça la promesse du numérique.

Au fond, je crois que ma décision est déjà prise. Et puis, j’avoue que m’imaginer en costume de corsaire téméraire venant libérer sa nièce des griffes de la diabolique Compagnie des Indes Numériques, n’est pas fait pour me déplaire 😉

Edit: commande passée, reste plus qu’à attendre la livraison fin avril.