Je viens de lire un billet sur le blog d’un ami, il y reprend sous forme d’un bref monologue une discussion que nous avons eue il y a quelques jours. Rien de mal à ça, bien entendu. Mais ça m’a surpris de trouver ce dont nous discutions, en tête-à-tête autour d’un café, offert à qui voudra bien passer sur son site Web. Donnant à ce bavardage informel une visibilité à laquelle, de mon côté du moins (il faut être deux au minimum pour discuter de quoi que ce soit), je ne le destinai pas.
Bref. Ca m’a étonné et ça m’a remis en tête une question que je me suis posée pour la première fois il y a plus de 20 ans de ça, à l’université (un haut lieu de la réutilisation “spontanée” de tout ce qui vous tombe sous la main) : quelle place reste-t-il à la conversation dans notre société de communication ?
Ou encore, pour traduire ça dans un langage adapté à une société post-Web 2.0 : quelle place reste-t-il aux bavardages dans un monde vendu offert à Twitter/Facebook/Tumbler/etc. ?
(edit: pour que ce soit bien clair, à partir de là on quitte largement le cadre de l’innocent billet qui a suscité cette interrogation).
Qui osera encore bavarder quand le moindre mot pourra être cloué sur une page Web à peine aura-t-il été prononcé et qu’il pourra, grâce au soutien enthousiaste d’un Google, à jamais être exhibé comme pièce à conviction, jusqu’à la fin des temps ?
Tout est-il sujet à publication sous prétexte que cela a été dit ? Si la réponse est affirmative, c’est que nous sommes entrés dans une ère de méfiance permanente, qui condamne à une mort certaine toute forme de spontanéité, et même d’intimité : chacun ayant en permanence conscience du risque d’être “publié” malgré lui.
Cela ne concerne pas que les politicien(ne)s qui oublient qu’ils sont branchés à un micro, cela nous concerne nous. Sous prétexte que les outils sont disponibles, et qu’il ne cesse d’en arriver de nouveaux pour encore faciliter ce qui n’est déjà presque plus un travail: publier une info, devons-nous renoncer à tracer une frontière entre ce qui est “off line” et ce qui ne l’est pas ?
Il est de bon ton de s’inquiéter des caméras des surveillance qui se multiplient partout, de tout cet arsenal technologique et juridique (y compris cette infâme merde qu’est Hadopi) qui, au nom de notre sacro-sainte Sécurité, prétend contrôler notre vie publique, et privée. Une folie furieuse qui transforme nos villes en immense garderies d’enfants, et nos vies en… bientôt on nous remettra en couches parce que se retenir de pisser c’est trop risqué pour la vessie. Mais je m’égare.
C’est bien de s’en inquiéter, mais j’ai peur qu’on prenne les symptômes pour la maladie. Le problème ce n’est pas tant les caméras (ça s’enlève) ou les lois stupides (qui choisi les politiciens, si ce n’est nous-même?) que nous-même. Notre incapacité à préserver une part d’intimité ou d’opacité, de “privé”. Notre propre et très égoïste culte de la publicité. Moi moi moi moi moi… L’individu roi. D’un royaume qui s’arrête au bout de son nez, mais un royaume quand même. Et pour ce royaume, sacrifier sans compter.

Socrate, je crois que c’était lui, que faisait parler Platon, se méfiait de l’écrit qui, disait-il, “atrophie” la mémoire de l’homme et qui, en le figeant, tue le discours qui est une chose vivante et mouvante. Il m’a fallu des années pour me rendre compte que cette remarque n’était pas totalement stupide, même si je ne renoncerai pas à l’écriture pour autant.
Que dirait-il, ce barbu pas beau, de notre capacité à figer non pas les discours mais la vie elle-même, toute entière : chaque instant de notre vie et, bientôt, de l’humanité dans son ensemble car la technologie est là, bientôt prête à enregistrer chaque seconde de vie de chaque humain. Non seulement en mots, mais aussi en images et pas seulement les images de chacun de nous dans la rue ou chez soi, mais aussi l’histoire en images de chaque cellule de son corps, de chaque neurone de son cerveau? (Quel beau rêve de traçabilité…)
Peut-être il se demanderait quelle place il nous reste dans une mécanique si parfaite et si systématique ?
Comme pour l’écriture, je suis persuadé qu’il ne faut pas y renoncer et qu’il faut accueillir ce qui arrive avec curiosité et optimisme, mais peut-être faudrait-il nous interroger sur l’usage que nous faisons des outils actuels, et sur ce que nous ferons des outils qui arrivent ?
