Pour réaliser que nous n’avons pas forcément compris tout l’intérêt des « nouvelles technologies », il suffit de voir la façon dont on utilise le format PDF pour forcer une mise en page « papier » sur un écran d’ordinateur. Ouvrez votre quotidien préféré en PDF, c’est ça le confort de lecture sur écran ?
Bref, ce n’est qu’un exemple bête qui me tient à coeur. Un autre exemple, pas plus malin mais bien plus gros, c’est la volonté féroce — la panique ? — des industries du disque ou du cinéma de ne rien changer, leurs efforts pour maintenir à flot un système obsolète. Regardez-les lutter contre ce qui les remet en question à la fois comme intermédiaires obligés pour la promotion et la diffusion des artistes et comme fabricants d’un produit (le CD, le DVD et, un jour, le livre). Regardez-les lutter contre… nous. Y z’ont les boules ? moi aussi.
Pourquoi je râle ? Parce que j’ai sous les yeux un CD de Beethoven « copy protected » et que je ne peux pas le lire sur mon PC portable sans installer un logiciel de lecture spécifique. #@!&Ø¿ !
Je ne vais pas m’attarder sur l’utilité de la défense des droits d’auteur de l’ami Ludwig (paix à son âme), ni sur le prix non négligeable de cet enregistrement. Non, ce qui me met hors de moi c’est la confusion entre l’oeuvre et son support : j’achète de la musique, je me fiche que ce soit sur un CD ou sur un rouleau de cire multi-couches moulé à la main un soir de pleine lune ! Je veux seulement écouter cette musique or, sous prétexte de protéger leur disque, les producteurs limitent mes possibilités d’écoute : pour écouter cet enregistrement je dois monopoliser le lecteur de CD (merci !), en plus c’est bruyant (vraiment idéal pour acocmpagner de la musique classique), et ils m’interdisent d’utiliser mon logiciel iTunes pour utiliser leur lecteur à la con. Grrrrr.

On peut comparer ce qui se passe avec l’avènement de l’imprimerie de Gutenberg, enfin ça me paraît coller si l’on ne considère que la façon d’utiliser la technologie disponible. Les premiers livres étaient une copie « mécanique » des livres produits à la main par les moines copistes. Il s’agissait de faire plus facilement, plus rapidement et plus économiquement à peu près la même chose que ce qui se faisait avant : ça avait l’apparence d’un livre manuscrit et c’était enluminé comme tel. Bien que révolutionnaire, ce n’était pas une utilisation optimale du nouvel outil. Il a fallut attendre je-ne-sais-qui (Désolé. Quelqu’un connaît une histoire de l’imprimerie/typographie ?) pour voir apparaître une typographie et une mise en page plus adaptées à cette nouvelle technologie, quelque chose qui corresponde au livre tel que nous le connaissons — si l’invention de Gutenberg s’est diffusée en quelques années seulement dans toute l’Europe, il aura fallut plusieurs siècles pour que son utilisation soit à la hauteur de ses possibilités, c’est long.
La situation est différente dans notre cas : d’énormes intérêts économiques espèrent garder le contrôle d’une technologie qui serait utilisée dans leur intérêt exclusif, en gros. Mais le principe est le même : une technologie est là dont nous devinons que les potentiels sont à peine explorés.
Internet, comme l’imprimerie, est une révolution. Les changements technologiques majeurs sont des révolutions, au même titre que les révolutions politiques. Il faut juste se garder de systématiquement craindre derrière ce mot l’ombre des violences ou des catastrophes avec lesquels on aime l’illustrer. Il signifie, je cite le Petit Robert, « achèvement d’un cycle ».
Nous sommes apparemment arrivé à la fin d’un cycle, au moins, celui du mode de distribution de produits culturels. Vouloir à tout prix le prolonger au nom d’une tradition (sacrée, politique, économique, etc.) qui n’est jamais qu’une vieille habitude, quand ce n’est pas une façon de garantir des privilèges, est stupide et dangereux.
Stupide, car c’est une perte de temps (et d’argent) : le changement technologique qui a commencé, à moins d’interdire l’usage de cette technologie à chacun, ne va pas s’arrêter. On image assez mal un retour en arrière, au temps d’avant l’informatique personnelle et Internet.

Dangereux, car s’opposer à l’utilisation des nouvelles technologies, refuser de changer avec elles, quand on vit grâce à la technologie, est au mieux un combat d’arrière garde déjà perdu, au pire c’est un suicide. Dangereux pour une autre raison : espérer détourner les lois existantes ou biaiser la technologie pour en avoir le contrôle exclusif c’est risquer de détruire tout l’ecosystème (même si ce n’est que de l’informatique) et d’y perdre beaucoup.
Ok, il est possible de taper sur la tête de quelques consommateurs peu scrupuleux pour essayer de faire peur — Si tu ne payes pas la gabelle et la dîme ton âme brûlera en enfer mécréant ! Ca a marché, un temps… Il est aussi possible de profiter de la médiocrité ou de la molesse de quelques politiciens pour modifier ou créer des lois sur mesure — Hein ! Mickey. Il est également possible de traiter tous les consommateurs, indistinctement, comme des pirates (lisez voleurs) en puissance, mais ce n’est pas très sage. A force de se faire insulter ou emm*rder, ces clients pourraient décider qu’ils en ont assez et trouver d’autres moyens ou d’autres fournisseurs… Voir ne plus consommer ! Euh, non ça c’est impossible 😉
Que la société MachinChose™ disparaisse pour entrer dans l’Histoire comme y sont entrés les moines copistes, ou qu’elle s’adapte au nouveau marché, je m’en fiche. Les livres n’ont pas disparu avec les moines copistes, au contraire ! La musique ou le cinéma ne disparaîtront pas avec quelques vendeurs de plastique coloré.
Notez que la crainte du neuf, ou le culte irréfléchi du c’était-mieux-avant, n’est pas que du côté des industriels et de leurs intérêts économiques. Nous-mêmes (je ne m’exclus évidemment pas du lot) restons souvent coincés dans un mode de consommation d’avant : combien ne râlent pas contre les supports techniques payants ou, simplement, contre le prix d’un logiciel ou d’un service ? Payer en échange d’un bien tangible, ça va, mais payer pour quelque chose d’aussi immatériel qu’un fichier électronique ou un conseil technique…
