Vous vous souvenez de Bip Bip et du Coyote, le dessin animé ? J’étais fan de Coyote.
“Will E. Coyote, Genius”, c’était marqué sur sa carte de visite. Génial, ça oui il l’était. Et obstiné, aussi. Mais il n’était pas chanceux. Même carrément poissard. Il n’a jamais attrapé le Bip Bip; quand il ne finissait pas écrabouillé sous un rocher, raplati contre un camion, contre un train lancé à toute vapeur, ou encore carbonisé dans une explosion de dynamite qui a mal tourné, c’est qu’il tombait dans le vide pour s’écraser beaucoup plus bas. Dans un petit nuage.
C’était une des scènes que je préférais, peut-être ma préférée de toutes. je riais aux larmes. Toujours la même scène (il tombe), mais chaque fois un peu différente: il courre, il roule, il patine ou même il vole et se jette dans le vide pour atteindre l’autre côté. Et ça marche, il avance. Il vole, il marche, il court dans le vide, mais il avance. On y croit, de tout notre coeur. Même si, quelque part, on sait bien que non. Il y est presque. C’est généralement à ce moment qu’il regarde en bas. Il s’arrête. Il a encore le temps de nous regarder et de nous faire un petit signe de la main. Puis il tombe. Si vite. De si haut. Et s’écrase dans un un petit nuage de poussières. Pouf.
Il y a une morale à tirer de cela: ne jamais s’arrêter, ne jamais regarder en bas.

Et ne pas avoir peur de tomber.

On m’a dit que certains jobs étaient un peu comme ça. Sauf qu’il n’y a pas de vides à franchir, ni de rochers, ni de dynamite ou de camion pour vous carboniser ou vous écraser la gueule. Juste quelques salauds. C’est ce que l’on m’a dit, je n’en sais rien: car j’ai cette chance incroyable de travailler dans un milieu — l’édition, la presse — où il n’y a pas de salauds.
Mais ce que nous savons tous c’est que le Coyote n’a jamais vraiment eu mal. Il n’est jamais vraiment mort. Il répondait toujours présent, dans l’épisode d’après.
Et le bip Bip n’est qu’un gros poulet stupide.


