Tous les génies, philosophes et lettrés de l’humanité entière

Pour renforcer mes défenses [note de David : contre les créatures qui l’attaquent chaque nuit], je fis des piles de bois, de livres également. La flamme du papier dure moins longtemps mais elle est plus intense. Je me dis que j’obtiendrai peut-être ainsi une surprise foudroyante. Adieu Chateaubriand ! Adieu Goethe, adieu Aristote, Rilke et Stevenson ! Adieu Marx, Laforgue et Saint-Simon !Adieu Milton, Voltaire, Rousseau, Gongora et Cervantès ! Mes chers amis, on vous vénère, mais que l’admiration ne se mêle pas à la nécessité : vous êtes soumis à la contingence. Je souris pour la première fois depuis le début du drame, parce que, tandis que je constituais les piles, tandis que je les arrosais de pétrole et pratiquais une rigole pour les relier au futur bûcher, tandis que j’effectuais ces opérations, je découvris qu’une seule vie, en l’occurrence la mienne, avait davantage de valeur que les oeuvres de tous les génies, philosophes et lettrés de l’humanité entière.

(Albert Sànchez Piñol, “La peau froide“, Babel, p53. C’est moi qui souligne)

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