Chasse aux fantômes

C’est apaisant d’écrire à la main. L’ordinateur et l’écran sont éteints. Pas d’iTunes, pas de radio. Le calme. Le seul bruit est celui du stylo qui gratte sur la feuille de papier; et ça gratte péniblement lentement. C’est long à tracer et c’est si peu manipulable des mots manuscrits: pas de Suppr., quand on change d’avis il faut raturer et recommencer à côté, pas de chercher/remplacer, il faut tout relire. Mais c’est joli, on dirait un fil qui se déroule et qui hésite, parfois. Manque plus que le chat pour jouer avec. Mais le chat dort dans le fauteuil à côté.

Il fait nuit. La lampe — elle doit avoir plus de 60 ou 70 ans, elle a été réparée, remontée, bricolée personne ne sait combien de fois. Elle pèse une tonne avec toute sa fonte grossièrement peinte en noir et vert, quand elle n’est pas écaillée. Elle n’est peut-être pas belle, mais elle est bien foutue et j’y tiens à cette lampe. Elle a connu tous les bureaux où j’ai travaillé, les villes et les pays — posée tout à gauche projette une lumière qui ne suffit pas éclairer toute la table. Ca me suffit et ça laisse un peu plus de place à la nuit tout autour si proche que je pourrais la toucher, si je n’avais pas aussi peur des fantômes.

A l’autre bout de la table, la plante, ma plante, est dans une quasi pénombre. Elle est belle. Pourtant je ne la soigne pas tant que ça. J’oublie souvent de l’arroser. Pas toujours. Puis, je lui fais de temps en temps un clin d’oeil, je n’en suis pas fier vous savez, je lui parle, surtout quand je coince sur quelque chose. C’est aussi vers elle que je regarde quand je m’emmerde. A croire que ça lui plaît, et qu’elle y tient à ce coin de bureau.

Dans l’ombre, comme ça, je me dis que même si on connaît un tas de choses sur les molécules, les atomes et tout ce dont parlent les savants, vivre, ça reste de la magie. Un truc de gosses, sûrement pas fait pour les grandes personnes. De quoi s’étonner, et pas seulement le temps d’écrire ce billet un peu con. De quoi rester bouche bée toute une vie, voire plusieurs. Elle vit, comme moi, comme vous. On vit.

Je me gratte la tête, je regarde la feuille de papier, je ne me souviens plus pourquoi j’ai commencé à écrire ce billet? Ah oui: je voulais partager cet instant de calme et d’étonnement.

Le drame, c’est que pour vous l’apporter j’ai allumé l’écran et l’ordinateur, posé le stylo et repoussé le bloc-notes, empoigné le clavier et commencé à matraquer les touches. La dure lumière de l’écran a chassé la pénombre, je vois que la plante à soif et qu’il lui faudrait un plus grand pot. Le bruit des touches qui claquent et le vrombissement de l’ordinateur ont brisé le charme du silence.

Les fantômes se sont enfuis devant la technologie, toujours prête à les assassiner.

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