Les mains

Vous ne lisez jamais pardessus l’épaule d’un inconnu ? Vous savez, juste pour savoir quel livre l’intéresse, si vous l’avez déjà lu ou si vous aimeriez engager la conversation.

Moi oui.

Ce soir, dans un bus bondé, coincé tout contre un siège je n’ai pu m’empêcher de regarder ce qu’un monsieur lisait imperturbablement, un petit livre posé sur ses genoux. C’était un bout de dialogue entre un homme et une femme, je crois. J’ai été rapidement distrait par ses mains posées sur le livre.

Les mains disent beaucoup, j’aime les écouter.

Elle sont douces ou fortes, dures à la tâche ou agiles comme une danseuse, négligées ou soignées, trapues ou maigres, mais elles sont toutes bavardes et, le soir, elles aiment raconter cette journée qui ressemble généralement aux précédentes. La main nerveuse d’un fumeur invétéré qui n’en peut plus d’attendre, les doigts blessés d’une couturière maladroite ou trop pressée, la main bariolée du peintre, les mains puissantes et rouges du maçon, ou la main fragile et cabossée de l’écrivain, … Jeunes, les mains s’offrent, comme une page blanche ou un bloc de marbre brut à l’artiste, laissant imaginer quelles vies elles pourraient raconter. Vieilles, c’est une vie, ses douleurs ou ses douceurs, qu’elles résument parfois avec grâce et, souvent, avec modestie – les mains de mon grand-père, mains d’ouvrier dures et abîmées mais belles, ses mains aimantes : tellement ouvertes et accueillantes.

Les mains de ce monsieur qui lisait imperturbablement étaient déjà âgées mais sans rides ni usure. Elles étaient pâles mais pas d’avoir fait trop d’efforts, simplement elles n’étaient pas colorées. Elles ne semblaient pas douces et n’étaient certainement pas expertes en caresses, juste molles. Les deux paumes sans envergure étaient posées sur les bords du livre et semblaient incapables de retenir les doigts qui s’écoulaient sur les pages.

Je ne trouve aucun qualificatif qui puisse les définir positivement, elles n’étaient rien de ce que peuvent être des mains. Neutres, un espace anonyme, un signe dépourvu de sens.

J’aurai pu photographier facilement les mains de ce monsieur pour témoigner de cette rencontre. Mais ça n’aurait pas été aimable. Il vaut mieux que ce ne soit que mon impression, peut-être probablement erronée, que je partage.

Et que lisait-il ce monsieur ? Je ne sais pas ! Un roman à l’eau de rose ? Mais la ligne se finissait sur « …. tu ne peux espérer plus. »

Authentique.

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