Canaris et déchets nucléaires

Les mineurs emportaient autrefois un canari en cage, qui lorsqu’il s’agitait, ou même mourait, ou encore donnait des signes de suffocation était le signe qu’il fallait remonter.

(Wikipédia : Mine)

Dur dur, pour ces canaris. Mais ce  système d’alarme d’un autre âge me fait penser à ces très sérieux travaux de réflexion  menés pour trouver des moyens d’alerter les civilisations futures de l’existence de dépôts de déchets radioactifs enterrés ici et là, et du danger  que cela représenterait d’essayer de creuser dans le coin  :

Le problème étant de trouver comment alerter d’un danger invisible quelqu’un dont nous ne parlerions pas la langue… et dont nous ignorerions tout : sa culture, son niveau scientifique/technologique, etc.

C’est passionnant et, cerise sur le gâteau, le caractère totalement inhabituel de ces travaux révèle un trait de caractère qui nous est propre, et peut-être aussi le réel danger dans notre adoption enthousiaste de l’énergie nucléaire : danger qui n’est pas tant que ce soit sale et dangereux—ça l’est, mais ce n’est pas la seule activité qui le soit—mais plutôt notre prétention à pouvoir gérer ce danger et ces saletés sur long terme. Notre prétention à durer, en fait.

Cette certitude implicite que nous serons toujours là — nous, l’Occident peuplé de bipèdes en costume cravate ou t-shirt, bardés de diplômes et armés de notre curiosité scientifique et de notre technologie—même dans 1.000 ou 100.000 ans, capable de faire face aux problèmes que nous aurons créés et de trouver des solutions.

Cette façon de refuser d’imaginer que nous puissions disparaitre — ou alors seulement avec la Terre entière, dans un cataclysme de fin du monde ou dans une extermination globale par de vilains envahisseurs aliens — que le monde puisse continuer ou qu’il puisse, plus invraisemblable encore, prospérer sans nous. Sans l’Occident.

Vous me direz que “l’Occident”, ça n’existe pas. OK, disons que c’est un terme générique pour parler d’un ensemble de sociétés humaines qui, malgré leurs diversités et parfois leur hostilité les unes envers les autres, on toutes œuvré à bâtir un certain monde—industrialisé et scientifique, nous dirons—qui a rendu possible l’énergie nucléaire… et ses déchets. Des déchets à la durée de vie si longue.

C’est intéressant de comparer leur durée de vie, qui peut se mesurer en millions d’années—le plutonium éjectés par Tchernobyl, selon les sources et selon son isotope, a une durée de demi vie qui varie de quelques années à 24.000 ans ou beaucoup plus encore (lire ici et )—à la durée de vie de notre Occident lui-même.

Chiche ? Vu que nous avons déjà défini l’Occident de façon extrêmement scientifique, pourquoi nous priver de lui donner un âge aussi précis qu’une montre suisse ?

Il est né quand, ce bébé braillard qui tête du pétrole et rote du plutonium ?

Si on se base sur notre calendrier, il aurait 2013 ans. Mais tout le monde, moi le premier, ne verra pas dans le petit Jésus une référence satisfaisante. On pourrait peut-être fixer sa naissance à la révolution industrielle ? Là aussi, on se basera sur une définition hyper précise de ce qu’est la révolution industrielle (on va dire que c’est le désir de produire plus et plus vite et plus économiquement : rationnaliser la fabrication), pour pouvoir déterminer quand elle est née :

  • Avec l’imprimerie de Gutenberg ? Le livre imprimé, une Bible, comme premier objet industriel, quel symbole cocasse ce serait. C’était à peu près en 1450. Ce qui nous donnerait un âge de environ 560 ans.
  • Avec la première utilisation industrielle de la machine à vapeur ? Cela remonte au XVIIe siècle. Il y a 400 ans, donc.
  • Avec les métiers à tisser ? Au XVIIIe, il y a 300 ans. Ou encore le premier jacquard ? Au XIX, il y a 200 ans.
  • Ou alors, pour rester plus proches du nucléaire, on pourrait  prendre comme date de naissance la découverte de l’atome ? Pour faire simple, prenons l’année 1869 (le tableau périodique de Mendeliev), il y a 144 ans.
  • Ou encore la découverte de la radioactivité, par Becquerel, en 1896  ? Ce qui nous ferait 117 ans.
  • Avec la Ford T ? Premier modèle sorti des chaines en 1908, ça nous ferait 105 ans.

Bref, peu importe depuis quand on mesure, il y a plein d’autres dates et critères valables, on pourrait même remonter à l’Antiquité, en passant par le Moyen-Age, et remonter jusqu’à l’apparition de l’écriture (il y a environ 5.000 ans)—au passage, on se retiendra de noter que, aujourd’hui sur toute la Terre, il n’y a qu’une poignée de personnes capable de lire le grec ancien, le latin, les hiéroglyphes ou toutes les écritures de ces civilisations pas si lointaines, ou même qui sont capable de lire le (pas si) vieux français de ce cher Rabelais (1494-1553) : vous l’aurez compris, je me fiche un peu des dates en elles-mêmes. Car qu’elle que soit la date choisie, notre belle histoire occidentale dure depuis à peine plus longtemps qu’un pet de mouche, comparée à la durée de vie des déchets radioactifs… Et il faut être sacrément naïf ou optimiste, ou malhonnête, pour offrir des garanties sur des durées qui sont des centaines de fois plus longues que ce pet.

Alors, à quoi pourrait ressembler le canari qui alertera nos descendants du danger des déchets nucléaires ? Et quel type de graine mangera-t-il ?