Anarchie, oui mais

Le « hors-domination » raisonné n’est pas un peureux, il jouit de toutes choses, mord à toutes choses, dans les limites de l’appréciation individuelle. Il goûte à tout et rien ne lui répugne, sous condition de garder son équilibre moral.

(E. Armand, Se sentir vivre, avril 1910. Je souligne)

On sera donc un anarchiste pour pleinement savourer la vie, mais faudrait voir à ne pas devenir un vilain pervers sans morale pour autant.

Quand je tombe sur des écrits anarchistes, je suis toujours étonné à la fois par mon incapacité à comprendre l’anarchisme (qui me semble être une plaisanterie aussi naïve que prétentieuse) et par ce petit élan d’affection que j’éprouve pour (ce que je comprends de) l’anarchie : cette certitude de légitimement pouvoir faire un pied de nez à tout le monde (enfin, à presque tout le monde puisqu’il semblerait que l’on doive préserver notre “équilibre moral”). Mon côté potache, j’imagine.

Qui n’a pas son parti – son programme – sa profession de foi ? Qui n’est pas socialiste ou radical ou progressiste ou libéral ou « proportionnaliste » – le dernier cri du jour ? C’est la grande maladie du siècle, cette abnégation du moi. On est d’une association, d’un syndicat, d’un parti ; on partage l’opinion, les convictions, la règle de conduite d’autrui. On est le mené, le suiveur, le disciple, l’esclave, jamais soi-même.

Il en coûte moins, c’est vrai. Appartenir à un parti, adopter le programme d’un autre, se régler sur une ligne de conduite collective, cela évite de penser, de réfléchir, de se créer des idées à soi. Cela dispense de réagir par soi-même.

Extrait du même texte. Je ne peux qu’apprécier cette réflexion sur notre côté grégaire (et notre paresse), notre société ayant élevé le conformisme — le consensus et le politiquement correct, même déguisé en “cool” ou en rebelle — en véritable religion, comme peu de sociétés avant elle avaient réussi à le faire.

Mais cette idée d’un “soi” qui pourrait être indépendant de la société, qui existerait et s’affirmerait libéré de toute influence (?), comme par magie (ou par la force de la volonté et de l’éducation), me fait gentiment sourire. Peut-être que, pour moi, le vrai problème avec l’anarchie c’est l’idée même que l’expliquer (la théoriser) soit possible ? Plus encore quand elle prétend s’expliquer elle-même. Un peu comme de vouloir définir “la longueur de l’infini” ferait sourire ? Ou comme l’idée de prendre Rousseau au sérieux me fait sourire…

Cela dit, s’il faut (sou)rire de quelqu’un ici, c’est probablement de moi.

Bref, (mal ?)heureusement, je n’ai aucun drapeau qui claque au vent, même pas noir. Je n’ai aucun “équilibre moral” à préserver, non plus.

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