Vous connaissez l’expression “coucher quelqu’un sur son testament” que l’on utilise quand on lègue quelque chose à quelqu’un : moi, David Bosman, sain de corps et d’esprit, je lègue à Bill Gates ma collection d’antivirus périmés. Ainsi couché, on sait que sauf catastrophe ou acte mal intentionné, ce qui est écrit sur le papier durera aussi longtemps que durera le papier. Longtemps.
Pour des mots, c’est rassurant d’être couché sur du papier. Le papier est une technologie fiable.
Pourtant, c’est une vieille technologie. En fait, elle est même carrément obsolète si on la compare aux outils modernes de prise de notes : le papier c’est pas un Mac (ou un PC), ça n’a pas de clavier ni d’écran, c’est même pas tactile comme un iPad ou un iPhone — tout ce que je réussirai jamais à faire en tapant du bout du doigt sur une feuille de papier c’est d’avoir l’air particulièrement con. En plus de ça, le papier c’est pas numérique ni “social” pour un sou : y a ni WiFi, ni Bluetooth, ni 3G, il n’y a aucun bouton à cliquer pour Liker ou Twitter ces quelques mots, et va-t’en essayer de rafraîchir tes abonnements RSS depuis un bout de papier. En plus de ça, le papier c’est monotâche. Au fond, le papier c’est une vieillerie analogique, qui ne sait rien faire, à part durer.
Pourtant, c’est une de ces vieilleries analogiques qui ne sait rien faire que j’ai envie de partager avec vous. Une des feuilles que j’ai sortie d’un classeur, cette nuit :

C’est le scan de la première page d’une nouvelle commencée en 1997 (abandonnée depuis) dans laquelle je parlai d’amitié et d’amour et, forcément, de trahison.
C’est du papier avec un peu d’encre. Et c’est aussi figé que le sourire d’un politicien. Je ne peux rien faire de cette feuille, sauf la lire, aujourd’hui comme le jour où je l’ai imprimée. Il y a quatorze ans de ça.
Quatroze ans de fonctionnement ininterrompu, d’attente patiente que je la reprenne en main pour la relire et pouvoir me transmettre son message. Sans perte de données, sans plantages, sans mises à jour, sans avoir à racheter une application ou un ordinateur capable de la lire. Juste ouvrir un classeur.
Bien entendu, avant cette feuille de papier, il y a eu le texte rédigé sur un ordinateur, et un fichier numérique enregistré quelque part. Mais ce fichier, comme beaucoup d’autres avec lui, a disparu depuis longtemps : détruit ou, cela ne fait aucune différence, perdu quelque part sur une disquette elle-même perdue ou devenue illisible. Sans cette copie papier, cette histoire n’existerait tout simplement plus — en lisant sa première page, certains me diront que ça vaudrait peut-être mieux, mais c’est une autre question.
Quoi qu’il en soit, ça me fait réfléchir.
Si l’on excepte les manuels informatiques que j’écris pour gagner ma croûte et qui sont vendus sous forme imprimée — que restera-t-il de ce que j’écris aujourd’hui en 2025 (dans 14 ans) ? Et sous quelle forme ? Et accessible à qui ? Tout ce que j’écris est numérique et si rarement imprimé : j’ai tout confié à l’ordinateur. En plus de ça, tout est chiffré (sauvegardes comprises) de façon à n’être accessible que par moi seul. Est-ce donc à un ordinateur qu’il faut confier nos souvenirs, tout ce que l’on souhaite pouvoir garder ou transmettre après soi ?
Ça me fait aussi réfléchir à tout autre chose : à la façon dont je m’organisais et au genre de notes je prenais à l’époque, quand l’ordinateur n’était pas encore devenu ce hub omnipotent voulant/pouvant tout contrôler (écrits, musique, vidéos, photos, données personnelles, courriers, bavardages), quand toutes mes notes, avec mes réflexions et mon humour débile, vivaient leur vie à côté de l’ordinateur — et moi avec elles — sans avoir besoin de lui ou d’aucune application pour servir à quelque chose, déposées en vrac dans une pile de bloc-notes à spirales ou de carnets d’écolier.
J’essaye de me souvenir de la façon dont je travaillais et de ce que j’écrivais quand je travaillais sans copier-coller, sans Spotlight pour trouver instantanément ce que je cherche, sans syncro des données sur iPhone ou iPad, sans cloud, sans publication d’un clic sur le blog… Je sais que tout est infiniment plus pratique, plus simple et plus rapide aujourd’hui. Je sais que tout est mieux.
En relisant cette feuille de papier posée sur le bureau, devant mon clavier, je me demande juste si tout ce mieux me sert à quelque chose.

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