{"id":15513,"date":"2014-05-20T11:48:21","date_gmt":"2014-05-20T09:48:21","guid":{"rendered":"http:\/\/davidbosman.fr\/blog\/?p=15513"},"modified":"2014-05-20T11:51:49","modified_gmt":"2014-05-20T09:51:49","slug":"prendre-le-temps","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.davidbosman.fr\/blog\/2014\/05\/20\/prendre-le-temps\/","title":{"rendered":"Prendre le temps"},"content":{"rendered":"<p>Temps de lecture : ~1060 mots.<\/p>\n\n<blockquote>\n  <p>We don\u2019t pause enough anymore. We don\u2019t give ourselves time to think.<br>Instead, we try to parallelise the creative process, by thinking and doing at the same time. We think a little, then we start writing \u2013 or drawing, or we make a new software project \u2013 and then we think a little more, and so on. Our focus ends up being fragmented, and our greatest friend is the Undo command. It didn\u2019t used to be that way.<br><br><a href=\"http:\/\/mattgemmell.com\/thinking-slowly\/\">Matt gemmel: Thinking slowly.<\/a><\/p>\n<\/blockquote>\n\n<p>Difficile de ne pas faire un lien entre cette remarque et ce que j&#8217;ai entendu, la semaine pass\u00e9e \u2014 il y a une \u00e9ternit\u00e9 de \u00e7a \u2014 lors de mon passage \u00e0 la librairie\/maison d&#8217;\u00e9dition <em>L&#8217;\u00c2ge d&#8217;Homme<\/em>, en compagnie de Arnaud qui voulait me faire d\u00e9couvrir un livre de Chesterton.<\/p>\n\n<p>Sur place, j&#8217;en ai \u00e9videmment profit\u00e9 pour parcourir les rayons, bourr\u00e9s d&#8217;auteurs que je ne connaissais pas. En me voyant feuilleter \u2014 et apparemment appr\u00e9cier \u2014 le premier tome de <em>Les humeurs de la mer<\/em>, la libraire nous a rejoints pour presque s&#8217;excuser en nous avertissant que, si c&#8217;est le chef-d&#8217;oeuvre de Volkoff, c&#8217;est en quatre volumes, et que c&#8217;est long \u00e0 lire. Mani\u00e8re de dire ce n&#8217;est pas forc\u00e9ment le genre de lectures qui plait pour le moment, tant elle prend du temps.<\/p>\n\n<p>Une libraire qui s&#8217;excuse de la longueur d&#8217;un livre que, de toute \u00e9vidence, elle adore. \u00c9trange. S&#8217;en est donc suivi une agr\u00e9able discussion \u00e0 trois, sans souci du temps, ainsi que l&#8217;achat d&#8217;un peu plus de livres que ce qui avait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9vu au d\u00e9part, et la d\u00e9couverte de Vladimir Volkoff \u2014 merci Arnaud.<\/p>\n\n<div align=\"center\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/davidbosman.fr\/images\/zen.png\" alt=\"\" zen=\"\" style=\"border: 0px none ;\"><\/div>\n\n<p>Mais le plus \u00e9tonnant, c&#8217;est que je me suis surpris \u00e0 penser que cette dame avait raison de nous avertir : prendre son temps pose probl\u00e8me. Plus qu&#8217;un luxe, \u00e7a devient une forme d&#8217;impolitesse \u2014 dans le m\u00eame temps que gueuler ses conversations t\u00e9l\u00e9phoniques personnelles dans les lieux publics devient la norme ?<\/p>\n\n<p>Un email re\u00e7u, suppose souvent une r\u00e9ponse dans la seconde de la part de son exp\u00e9diteur, un tweet exige un RT ou une r\u00e9ponse, un article doit-\u00eatre lu dans la journ\u00e9e si pas dans l&#8217;heure, avant d&#8217;\u00eatre remplac\u00e9 par un nouvel article (et oubli\u00e9 par le lecteur). Etc.<\/p>\n\n<p>Comme si on n&#8217;avait plus le droit de consacrer notre temps \u00e0 autre chose que faire quelque chose (ce que certains confondent avec &#8220;s&#8217;agiter&#8221;), ou produire (ce que certains confondent avec &#8220;faire du bruit&#8221;). Et m\u00eame l\u00e0, ce serait d\u00e9j\u00e0 <em>toujours<\/em> trop de temps gaspill\u00e9 pour <em>jamais<\/em> assez de production <sup id=\"fnref:1\"><a href=\"#fn:1\" rel=\"footnote\">1<\/a><\/sup>.<\/p>\n\n<p>Et c&#8217;est encore plus vrai pour les activit\u00e9s &#8220;ludiques&#8221; (non  vou\u00e9es \u00e0 produire quelque chose). Comme si pour \u00eatre acceptable tout loisir ou tout plaisir devait \u00eatre imm\u00e9diat. Tout repas dig\u00e9r\u00e9 avant m\u00eame d&#8217;\u00eatre aval\u00e9. Un livre devant \u00eatre lu \u2014 assimil\u00e9 et synth\u00e9tis\u00e9 \u2014 d\u00e8s le premier coup d&#8217;oeil sur sa couverture.<\/p>\n\n<p>Je caricature, mais \u00e0 peine. Et cela nous ram\u00e8ne \u00e0 une \u00e9vidence qui n&#8217;est plus trop \u00e0 la mode : certaines choses demandent du temps. Ne pas leur donner ce temps, c&#8217;est les emp\u00eacher de se r\u00e9v\u00e9ler pleinement.<\/p>\n\n<p>Et c&#8217;est dommage. Pour nous.<\/p>\n\n<p>Cela ne veut pas dire qu&#8217;il faille attendre dans un silence religieux et admiratif que l&#8217;Oeuvre de l&#8217;Artiste vienne \u00e0 maturit\u00e9. Ni qu&#8217;il faille h\u00e9siter 108 ans avant de publier un tweet.<\/p>\n\n<p>Cela veut juste dire que prendre son temps, par exemple pour lire un livre, ce n&#8217;est pas le signe d&#8217;un bug dans le livre lui-m\u00eame. Ni l&#8217;aveu d&#8217;un \u00e9chec de la part de son auteur. Qu&#8217;elle prenne du temps, voire qu&#8217;elle demande un peu de tranquillit\u00e9, si pas de solitude, n&#8217;est pas l&#8217;indice que la lecture serait devenue une activit\u00e9 aussi obsol\u00e8te que tailler des silex : c&#8217;est une de ses qualit\u00e9s.<\/p>\n\n<p>Lire lib\u00e8re du temps pour r\u00e9fl\u00e9chir (ou r\u00eaver) <em>sur<\/em>&#8230; ce qu&#8217;on lit. C&#8217;est aussi une fa\u00e7on de prendre du recul, de laisser un peu plus de place au texte (aux id\u00e9es, \u00e0 l&#8217;imagination qu&#8217;il contient). C&#8217;est le laisser respirer \u2014 plut\u00f4t que le presser comme un citron, encore un, pour voir ce qu&#8217;on peut en tweeter.<\/p>\n\n<p>C&#8217;est faire un choix. Comme de manger sur une table \u00e0 trois pieds parce qu&#8217;on a pas voulu payer pour le quatri\u00e8me, ou parce qu&#8217;on a pas laiss\u00e9 au menuisier le temps de le monter; comme de lire toujours \u00e0 peu pr\u00e8s le m\u00eame texte, qui tient plus d&#8217;un formulaire que d&#8217;un texte, avec ses champs pr\u00e9d\u00e9finis qui ne changent pas d&#8217;un exemplaire \u00e0 l&#8217;autre : nom du produit\/nom du h\u00e9ros, liste des qualit\u00e9s du produit\/liste des superpouvoirs des h\u00e9ros, d\u00e9fauts des produits concurrents\/nom du m\u00e9chant, etc.<\/p>\n\n<p>Faire un choix, \u00e7a ne signifie pas regretter le &#8220;bon vieux temps&#8221; du &#8220;s&#8217;\u00e9tait mieux avant&#8221;, ni faire la r\u00e9volution et jeter aux ordures tout ce qui existait avant soi. Pour moi, ce bon vieux temps n&#8217;a jamais exist\u00e9, \u00e7a n&#8217;a jamais \u00e9t\u00e9 mieux avant, juste autrement. Je ne crois pas plus &#8220;aux lendemains qui chantent&#8221; : le futur ne sera pas meilleur parce qu&#8217;il sera plus technologique ou plus connect\u00e9. C&#8217;est aussi cr\u00e9tin dans un cas que dans l&#8217;autre.<\/p>\n\n<p>Il s&#8217;agit, au mieux, d&#8217;un culte aussi f\u00e9tichiste qu&#8217;imb\u00e9cile \u00e0 de <em>vieux<\/em> outils, parce qu&#8217;ils sont vieux, ou \u00e0 de <em>nouveaux<\/em> outils, parce qu&#8217;ils sont nouveaux : \u00e9crire \u00e0 la plume, \u00e0 la machine \u00e0 \u00e9crire, au stylet sur une antique tablette de cire ou du bout du doigt sur un iPad, c&#8217;est toujours \u00e9crire.<\/p>\n\n<p>Faire un choix, \u00e7a peut-\u00eatre aussi modeste que choisir de lire un auteur, ou d&#8217;essayer un genre litt\u00e9raire, qu&#8217;on ne connait pas, plut\u00f4t que de rester fid\u00e8le \u00e0 nos habitudes.<\/p>\n\n<p>Ou encore choisir de s&#8217;offrir le temps de lire sans compter \u2014 quelque chose que le livre \u00e9lectronique contribuerait, paradoxalement, \u00e0 estomper malgr\u00e9 la pr\u00e9cision atomique avec laquelle il indique le temps de lecture en minutes, l&#8217;ouvrage n&#8217;ayant plus aucune \u00e9paisseur en main, ne pesant plus rien ?<\/p>\n\n<p><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/davidbosman.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2014\/05\/img_3633.jpg\" alt=\"Img 3633\" \/><br \/>\n<em>Le gros volume 1 du Volkoff.<\/em><\/p>\n\n<p>Le simple fait d&#8217;h\u00e9siter sur quoi faire \u2014 et comment et pourquoi le faire \u2014 serait alors une victoire. Un premier pas pour (re)prendre le contr\u00f4le de nos outils, aussi high ou low-tech soient-ils, pour les (re)mettre \u00e0 notre service plut\u00f4t que l&#8217;inverse.<\/p>\n\n<p>Sur le m\u00eame sujet :<\/p>\n\n<ul>\n<li><a href=\"http:\/\/davidbosman.fr\/blog\/2014\/05\/08\/sisoler-pour-travailler\/\">S&#8217;isoler pour travailler<\/a>.<\/li>\n<li><a href=\"http:\/\/davidbosman.fr\/blog\/2013\/05\/28\/combien-de-livres-laissez-vous-tomber\/\">Combien de livres laissez-vous tomber ?<\/a><\/li>\n<\/ul>\n\n<div class=\"footnotes\">\n<hr \/>\n<ol>\n\n<li id=\"fn:1\">\n<p>Quand on vous dit que le travail coute trop cher en France, on vous dit en r\u00e9alit\u00e9 que <em>votre temps<\/em> coute trop cher et qu&#8217;il n&#8217;est pas assez exploit\u00e9. Que vous \u00eates un citron mal press\u00e9.&#160;<a href=\"#fnref:1\" rev=\"footnote\">&#8617;<\/a><\/p>\n<\/li>\n\n<\/ol>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Temps de lecture : ~1060 mots. 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