{"id":15281,"date":"2014-02-26T13:07:30","date_gmt":"2014-02-26T12:07:30","guid":{"rendered":"http:\/\/davidbosman.fr\/blog\/?p=15281"},"modified":"2014-02-26T14:49:52","modified_gmt":"2014-02-26T13:49:52","slug":"au-croisement-des-technologies","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.davidbosman.fr\/blog\/2014\/02\/26\/au-croisement-des-technologies\/","title":{"rendered":"Au croisement des technologies"},"content":{"rendered":"<p>J&#8217;ai r\u00e9cemment termin\u00e9 la lecture de <em>La guerre du feu<\/em>, le roman de J.-H. Rosny, dont est tir\u00e9 le film du m\u00eame nom.<\/p>\n\n<p><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/davidbosman.fr\/blog\/wp-content\/uploads\/2014\/02\/feu.jpg\" alt=\"La guerre du feu, sur iPad\" \/><\/p>\n\n<p>Entre mes mains, affich\u00e9 sur l\u2019\u00e9cran tactile de l\u2019iPad, un ebook fabriqu\u00e9 de mes propres mains quelques jours plus t\u00f4t; la version \u00e9lectronique d\u2019un livre \u00e9crit, \u00e0 la main, il y a 103 ans (1911) qui raconte les aventures de Naoh, notre anc\u00eatre d\u2019il y a 100.000 ans, qui lutte pour rapporter le Feu chez lui \u2014 entre ses mains.<\/p>\n\n<p>\u00c7a fait beaucoup de mains, et beaucoup d&#8217;ann\u00e9es, dans un seul paragraphe.<\/p>\n\n<p style=\"text-align:center;\">&#x262F;<\/p>\n\n<p>N&#8217;est-ce pas le propre d&#8217;un outil de tenir dans la main \u2014 la main de qui l\u2019(o)utilise, ou la main de qui le fa\u00e7onne ?<\/p>\n\n<p>Vous me direz, on pourrait dire exactement la m\u00eame chose d&#8217;une baguette magique ou d&#8217;une biroute : elle tient aussi dans la main \u2014 demandez au jeune Harry Potter, quand il va faire son shopping de magicien et que c&#8217;est la baguette qui le choisi lui.<\/p>\n\n<p>Pourtant, il y a une diff\u00e9rence entre un outil \u2014 quelque chose qui a besoin d&#8217;une volont\u00e9 pour le guider vers un objectif (<em>enfoncer un clou, peindre la Joconde, \u00e9crire Guerre et paix<\/em>) \u2014 et une baguette magique ou une biroute \u2014 quelque chose qu&#8217;il suffit d&#8217;agiter, en r\u00e9citant une formule apprise par coeur, pour exaucer nos voeux (<em>je veux \u00eatre aim\u00e9 ! Je veux avoir de l&#8217;argent ! Je veux \u00eatre publi\u00e9 ! Je veux avoir du plaisir !<\/em>).<\/p>\n\n<p>J&#8217;ai envie de dire que la diff\u00e9rence entre ces deux objets \u2014 la magie et l&#8217;outil \u2014 est au coeur du roman de Rosny : le Feu magique, v\u00e9n\u00e9r\u00e9 et redout\u00e9, mais que l&#8217;on ne maitrise pas et qu&#8217;un caprice des plus puissants que nous (tout le monde) peut nous \u00f4ter ; ou le feu domestiqu\u00e9 et mis au service de la tribu. Le feu maitris\u00e9, que personne ne peut nous \u00f4ter&#8230; Une fois qu&#8217;on a appris \u00e0 l&#8217;utiliser.<\/p>\n\n<p>Lisez la sc\u00e8ne o\u00f9 Naoh observe pour la premi\u00e8re fois la (oui, <em>la<\/em>) chef d&#8217;une autre tribu utiliser le silex pour en faire \u201csortir\u201d le feu. C&#8217;est pas mal.<\/p>\n\n<p>Les nouvelles technologies et la lecture num\u00e9rique, se sont aussi des outils. Pas des baguettes magiques.<\/p>\n\n<p>Aucun outil, aucune technologie n&#8217;a de super pouvoir \u2014 et je ne peux qu\u2019y songer quand je lis (vous devriez, vous aussi) cette r\u00e9flexion de <a href=\"http:\/\/blog.tcrouzet.com\/2014\/02\/20\/la-desintegration-du-marche-du-livre\/\">Thierry Crouzet<\/a> :<\/p>\n\n<blockquote>\n  <p>Une technologie ne peut nourrir la curiosit\u00e9 que si les lecteurs sont curieux. En elle m\u00eame, la technologie ne change pas l\u2019homme.<\/p>\n<\/blockquote>\n\n<p>La curiosit\u00e9, l&#8217;importance de nos choix, et notre relation \u00e0 la technologie, les plus fid\u00e8les du blog (ou ceux qui ont connu ma pr\u00e9c\u00e9dente vie, d&#8217;\u00e9diteur) savent que ce sont des sujets qui me tiennent \u00e0 coeur, dont je ne parle sans doute pas assez souvent ni assez s\u00e9rieusement.<\/p>\n\n<p>Nous souvenir que l\u2019outil n&#8217;est rien que le prolongement de notre main, m\u00eame&#8230; surtout quand il est tactile. Ne jamais oublier que la technologie, quoi qu&#8217;en dise la publicit\u00e9, n&#8217;est pas une baguette magique.<\/p>\n\n<p>Si je partage \u00e0 la fois le pessimisme <strong>et<\/strong> l&#8217;optimisme de Thierry, je ne pense pas que la technologie ait une capacit\u00e9 quelconque \u00e0 changer \u2014 ni m\u00eame que ce soit sa t\u00e2che, mais l\u00e0 c&#8217;est un tout autre d\u00e9bat \u2014 de changer l&#8217;homme. Pas plus qu&#8217;un marteau ne d\u00e9cide pour nous d&#8217;enfoncer un clou ou un cr\u00e2ne.<\/p>\n\n<p>Peut-\u00eatre n&#8217;ai-je pas tout saisi, mais je pense que j&#8217;aurais \u00e9largi le champ de la critique : si les\/des lecteurs sont paresseux, ils sont loin d&#8217;\u00eatre les seuls.<\/p>\n\n<p>Si certains livres ne d\u00e9collent pas, si la lecture est toujours \u00e0 deux doigts de devenir une routine de consommation comme toutes les autres, coinc\u00e9es sur des rails, c&#8217;est aussi parce que tout un tas de personnes font mal leur boulot, \u00e0 tous les niveaux&#8230; y compris des lecteurs, bien s\u00fbr.<\/p>\n\n<p>C&#8217;est aussi parce qu&#8217;un tas de bouquins sont tout simplement mauvais ou qu&#8217;ils sont rat\u00e9s. C&#8217;est le propre de toute prise de risque de g\u00e9n\u00e9rer beaucoup d&#8217;\u00e9checs. L\u00e0 aussi, on pourrait reprocher au lecteur <a href=\"http:\/\/davidbosman.fr\/blog\/2013\/05\/28\/combien-de-livres-laissez-vous-tomber\/\">de ne pas oser lire hors des sentiers battus<\/a>), et d&#8217;exiger d&#8217;\u00eatre satisfait \u00e0 chaque fois, car risquer d&#8217;\u00eatre d\u00e9\u00e7u,<\/p>\n\n<blockquote>\n  <p>C\u2019est le prix de la d\u00e9couverte, c\u2019est la seule fa\u00e7on de sortir de sa routine \u2014 un autre mot pour orni\u00e8re, oeill\u00e8res ou \u00eatre mort.<\/p>\n<\/blockquote>\n\n<p>Mais ce n&#8217;est qu&#8217;une partie du probl\u00e8me. Le manque de curiosit\u00e9, comme la paresse, sont \u00e0 tous les niveaux.<\/p>\n\n<p>Le critique qui ne lit pas les centaines de livres qu&#8217;il re\u00e7oit \u00e0 chaque rentr\u00e9e, mais qui ne va pas se priver de les recommander ou de les d\u00e9zinguer malgr\u00e9 tout, qui b\u00eale avec tous les autres autour de la m\u00eame poign\u00e9e de titres, ou ce critique qui confond copinage avec l&#8217;auteur et avec l&#8217;\u00e9diteur (on ne sait jamais, ils pourraient un jour renvoyer l&#8217;assensceur), ou <em>vendetta<\/em> \u00e0 mort, avec son vrai travail de d\u00e9frichage que le lecteur attend de lui. L&#8217;\u00e9diteur qui croit qu&#8217;il suffit de coller le nom d&#8217;un auteur et une belle couverture sur un tas de feuilles \u2014 ou sur un ePub \u2014 pour avoir un  livre (je ne connais pas l&#8217;\u00e9dition litt\u00e9raire, mais je connais un petit peu le monde des ouvrages techniques). Le graphiste pour qui chaque couverture est avant tout un hommage \u00e0 son propre g\u00e9nie. L&#8217;auteur&#8230; qui croit qu&#8217;il suffit d&#8217;aligner des mots, ou qui persiste \u00e0 toujours faire la m\u00eame chose, ou celui qui s&#8217;imagine qu&#8217;il suffit de faire un truc illisible pour faire acte de cr\u00e9ation ou de r\u00e9volution. Etc. Toutes des paresses. Pas moins lourdes de cons\u00e9quences que celle du lecteur.<\/p>\n\n<p>\u00c7a y est, je me suis f\u00e2ch\u00e9 avec tout le monde ? Bien.<\/p>\n\n<p>Cela n&#8217;enl\u00e8ve \u00e9videmment rien au travail remarquable d&#8217;un tas de monde, d&#8217;auteurs, de graphistes et d&#8217;\u00e9diteurs, et m\u00eame de critiques si si, qui se cassent le popotin pour faire un travail de qualit\u00e9. Mais cela relativise la responsabilit\u00e9 du lecteur dans l&#8217;\u00e9chec d&#8217;une lecture plus audacieuse.<\/p>\n\n<p>Peut-\u00eatre, en fait, ce n&#8217;est pas tant la paresse ou le manque de curiosit\u00e9 (elle n&#8217;a jamais \u00e9t\u00e9 aussi artificiellement entretenue) qui m&#8217;inqui\u00e8te, que l&#8217;indiff\u00e9rence que cela implique.<\/p>\n\n<p>Cette indiff\u00e9rence qui regarde tout et n&#8217;importe quoi, sans jamais \u00e9prouver quelque chose. Sans jamais choisir. Sans aimer. Pas bien aimer, comme on aime un bon vin. Aimer, d&#8217;amour.<\/p>\n\n<p>J&#8217;en parlai sur macg, en juin dernier, \u00e0 propos de l&#8217;avenir du m\u00e9tier de photographe (non, je n&#8217;ai <em>aucun<\/em> probl\u00e8me \u00e0 me citer moi-m\u00eame) : <a href=\"http:\/\/www.igen.fr\/iphone\/patron-peut-virer-les-photographes-des-iphone-106493\">Patron ! On peut virer les photographes, on a des iPhone<\/a>. \u00c7a parle de photographes, mais \u00e7a concerne tout le monde :<\/p>\n\n<blockquote>\n  <p>Et on d\u00e9couvre, un peu inquiet et sonn\u00e9 qu&#8217;en fait on n&#8217;a jamais \u00e9t\u00e9 qu&#8217;un presse-bouton, un b\u00eate rouage biologique, coinc\u00e9 dans un vaste syst\u00e8me d&#8217;engrenages et de poulies qui ne fonctionne que pour lui-m\u00eame, quelque chose qu&#8217;une machine peut remplacer avantageusement, \u00e0 chaque bond technologique vers plus d&#8217;efficacit\u00e9, plus d&#8217;automatisation, plus d&#8217;intelligence. Parce qu&#8217;on est l\u00e0 : remplac\u00e9 par du hardware et du software, qui co\u00fbtent moins cher et qui sont suppos\u00e9s faire aussi bien. Si pas mieux que nous.\n  <br>En ramenant la photo de presse \u00e0 un simple clich\u00e9 que presque n&#8217;importe qui est capable de faire; en se privant de &#8220;vrais&#8221; photographes \u2014 et pas parce qu&#8217;il choisit d&#8217;utiliser des iPhone au lieu de reflex pro \u2014 ce journal envoie un message assez triste : on se fiche de la qualit\u00e9 des images, n&#8217;importe quel clich\u00e9 suffira. Si l&#8217;image est belle, tant mieux. Sinon&#8230; les lecteurs s&#8217;en fichent.<\/p>\n<\/blockquote>\n\n<p>C&#8217;est cette indiff\u00e9rence de chacun de nous, sous couvert de toujours plus d&#8217;efficacit\u00e9 \u2014 nous qui trop souvent regardons le temps passer sans la moindre conscience que chaque seconde, chaque mot, chaque geste est unique et si pr\u00e9cieux \u2014 qui fait que lire pourrait ne plus signifier rien du tout&#8230; tout simplement parce qu&#8217;\u00e9crire, avoir quelque chose \u00e0 dire (et pas seulement sous forme \u00e9crite, bien s\u00fbr) ne signifierait plus rien du tout non plus : routine m\u00e9canique, comme tant d&#8217;autres. Rien qu&#8217;un job, \u00e0 tous les \u00e9tages.<\/p>\n\n<p>Et par job, je n&#8217;entends pas le fait de pouvoir gagner sa vie en \u00e9crivant ou en publiant, \u00e7a n&#8217;a rien \u00e0 voir. Je pense \u00e0 cette <em>routine<\/em> dans le travail, \u00e0 la peur de le perdre et donc aux compromis, aux rivalit\u00e9s internes pour une promotion, \u00e0 la l\u00e8che pour se rapprocher de la fen\u00eatre, aux id\u00e9es abandonn\u00e9es parce que \u00e7a ne plairait pas assez. Parce que pas assez pro. Parce que pas assez s\u00e9rieux&#8230; Bref, je pense \u00e0 tout ce quotidien morne dont personne ne r\u00eave, \u00e9tant enfant, mais qui est l\u00e0.<\/p>\n\n<p>Indiff\u00e9rence, li\u00e9e \u00e0 notre d\u00e9sir de confort et de simplicit\u00e9. J&#8217;ai ces mots de Saint John Perse en t\u00eate, lus par chance hier soir sur Twitter (merci <a href=\"https:\/\/twitter.com\/fbon\/status\/438377352213835777\">@fbon<\/a>). Il est question de po\u00e9sie, mais on est en droit de r\u00eaver que \u00e7a devrait s&#8217;appliquer \u00e0 chacune de nos activit\u00e9s : &#8220;l&#8217;obscurit\u00e9 qu&#8217;on lui reproche ne tient pas \u00e0 sa nature propre, qui est d&#8217;\u00e9clairer, mais \u00e0 la nuit m\u00eame qu&#8217;elle explore&#8221;.<\/p>\n\n<p>Voil\u00e0. Je ne sais pas o\u00f9 je voulais aller. L&#8217;article de Thierry a suscit\u00e9 ce billet, un bout de r\u00e9flexion inachev\u00e9e. Une discussion informelle, ce matin sur Twitter, a provoqu\u00e9 son \u00e9criture.<\/p>\n\n<p>Et c&#8217;est ce qui est s\u00e9duisant sur le Web, l&#8217;opportunit\u00e9 qu&#8217;il donne de partager, et de se renvoyer, m\u00eame un acte aussi intime qu&#8217;une r\u00e9flexion en cours \u2014 avec qui veut bien essayer, avec qui peut accepter quelque chose de pas termin\u00e9. Ni m\u00eame de coh\u00e9rent.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J&#8217;ai r\u00e9cemment termin\u00e9 la lecture de La guerre du feu, le roman de J.-H. Rosny, dont est tir\u00e9 le film du m\u00eame nom. Entre mes mains, affich\u00e9 sur l\u2019\u00e9cran tactile de l\u2019iPad, un ebook fabriqu\u00e9 de mes propres mains quelques &hellip; <a href=\"https:\/\/www.davidbosman.fr\/blog\/2014\/02\/26\/au-croisement-des-technologies\/\">Read more &rarr;<\/a><\/p>","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[4],"class_list":["post-15281","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-general","tag-societe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.davidbosman.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/15281","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.davidbosman.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.davidbosman.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.davidbosman.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.davidbosman.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=15281"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.davidbosman.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/15281\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":15285,"href":"https:\/\/www.davidbosman.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/15281\/revisions\/15285"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.davidbosman.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=15281"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.davidbosman.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=15281"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.davidbosman.fr\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=15281"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}